Le pouvoir psychiatrique

Cours Anne 1973-1974, Seuil, 2003

Michel Foucault

 

 

PRIMERAS LECCIONES

 

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LEON DU 7 NOVEMBRE 1973

Espace asilaire et ordre disciplinaire. - Opration thrapeutique et traitement moral. - Scnes de gurison. - Les dplacements oprs par le cours par rapport l'Histoire de la folie : (1) D'une analyse des reprsentations une analytique du pouvoir ; (2) De la violence la microphysique du pouvoir ; (3) Des rgularits institutionnelles aux dispositions du pouvoir.

 

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LEON DU 14 NOVEMBRE 1973

Scne de gurison : George III. De la macrophysique de la souverainet la microphysique du pouvoir disciplinaire. - La nouvelle figure du fou. - Petite encyclopdie des scnes de gurison. - Pratique de l'hypnose et hystrie. - La scne psychanalytique ; scne antipsychiatrique. - Mary Barnes Kingsley Hall. - Manipulation de la folie et stratagme de vrit : Mason Cox.

 

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LEON DU 21 NOVEMBRE 1973

Gnalogie du pouvoir de discipline. Le pouvoir de souverainet. La fonction-sujet dans les pouvoirs de discipline et de souverainet. - Formes du pouvoir de discipline : arme, police, apprentissage, atelier, cole. - Le pouvoir de discipline comme instance normalisatrice. - Technologie du pouvoir de discipline et constitution de l' individu. - L'mergence des sciences de l'homme.

 

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LEON DU 28 NOVEMBRE 1973

lments d'une histoire des dispositifs disciplinaires : les communauts religieuses au Moyen ge ; la colonisation pdagogique de la jeunesse ; les missions jsuites au Paraguay ; l'arme ; les ateliers ; les cits ouvrires. - La formalisation de ces dispositifs dans le modle du Panopticon de Jeremy Bentham. - L'institution familiale et l'mergence de la fonction-Psy.

 

 


LEON DU 7 NOVEMBRE 1973

Espace asilaire et ordre disciplinaire. - Opration thrapeutique et traitement moral. - Scnes de gurison. - Les dplacements oprs par le cours par rapport l'Histoire de la folie : (1) D'une analyse des reprsentations une analytique du pouvoir ; (2) De la violence la microphysique du pouvoir ; (3) Des rgularits institutionnelles aux dispositions du pouvoir.

 

Le sujet que je vous propose cette anne, c'est le pouvoir psychiatrique, un petit peu en discontinuit par rapport ce dont je vous ai parl les deux annes prcdentes, mais pas tout fait.

Je vais commencer par essayer de raconter une espce de scne fictive, dont le dcor est le suivant, vous allez le reconnatre, il vous est familier :

Je voudrais que ces hospices fussent btis dans des forts sacres, dans des lieux solitaires et escarps, au milieu des grands bouleversements, comme la Grande-Chartreuse, etc. Il serait souvent utile que le nouveau venu ft descendu par des machines, qu'il traverst, avant d'arriver sa destination, des lieux toujours plus nouveaux et plus tonnants, que les ministres de ces lieux portassent des costumes particuliers. Le romantique convient ici, et je me suis souvent dit qu'on aurait pu tirer parti de ces vieux chteaux adosss contre des cavernes qui percent une colline de part en part, pour aboutir un vallon riant [...] La fantasmagorie et les autres ressources de la physique, la musique, les eaux, les clairs, le tonnerre, etc. seraient employs tour tour, et, vraisemblablement, non sans quelque succs sur le commun des hommes 1.

Ce chteau, ce n'est pas tout fait celui o doivent se drouler les Cent vingt Journes 2 ; c'est un chteau o doivent se drouler des journes beaucoup plus nombreuses, et quasi infinies, c'est la description d'un asile idal par Fodr en 1817. l'intrieur de ce dcor, qu'est-ce qui

 

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doit se passer? Eh bien, l'intrieur de ce dcor, bien sr, l'ordre rgne, la loi rgne, le pouvoir rgne. l'intrieur de ce dcor, dans ce chteau protg par ce dcor romantique et alpestre, dans ce chteau inaccessible autrement que par des machines compliques, et dont l'aspect mme doit tonner le commun des hommes, l'intrieur de ce chteau rgne d'abord tout simplement un ordre, au sens tout simple d'une rgulation perptuelle, permanente, des temps, des activits, des gestes ; un ordre qui entoure les corps, qui les pntre, les travaille, qui s'applique leur surface, mais qui galement s'imprime jusque dans les nerfs et dans ce qu'un autre appelait les fibres molles du cerveau3. Un ordre, donc, pour lequel les corps ne sont que surfaces traverser et volumes travailler, un ordre qui est comme une grande nervure de prescriptions, de sorte que les corps soient ainsi parasits et traverss par l'ordre.

On doit peu s'tonner, crit Pinel, de l'importance extrme que je mets au maintien du calme et de l'ordre dans un hospice d'alins, et aux qualits physiques et morales qu'exige une pareille surveillance, puisque c'est l une des bases fondamentales du traitement de la manie, et que sans elle on n'obtient ni observations exactes, ni une gurison permanente, de quelque manire qu'on insiste d'ailleurs sur les mdicaments les plus vants 4.

C'est--dire que, vous le voyez, un certain ordre, une certaine discipline, une certaine rgularit venant s'appliquer jusque dans l'intrieur mme du corps, sont ncessaires deux choses.

D'une part, la constitution mme du savoir mdical, puisque, sans cette discipline, sans cet ordre, sans ce schma prescriptif de rgularits, il n'est pas possible d'avoir une observation exacte. La condition du regard mdical, sa neutralit, la possibilit pour lui d'accder l'objet, bref, le rapport mme d'objectivit, constitutif du savoir mdical et critre de sa validit, a pour condition effective de possibilit un certain rapport d'ordre, une certaine distribution du temps, de l'espace, des individus. dire vrai, j'y reviendrai d'ailleurs, on ne peut mme pas dire : les individus ; disons, simplement, une certaine distribution des corps, des gestes, des comportements, des discours. C'est dans cette dispersion rgle que l'on trouve le champ partir duquel quelque chose comme le rapport du regard mdical son objet, le rapport d'objectivit, est possible - rapport qui est prsent comme effet de la dispersion premire constitue par l'ordre disciplinaire. Deuximement, cet ordre disciplinaire, qui apparat dans ce texte de Pinel comme condition pour une observation exacte, est en mme temps condition de la gurison permanente; c'est--dire que l'opration thrapeutique elle-mme, cette

 

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transformation partir de quoi quelqu'un considr comme malade cesse d'tre malade, cela ne peut tre fait qu' l'intrieur de cette distribution rgle du pouvoir. La condition, donc, du rapport l'objet et de l'objectivit de la connaissance mdicale, et la condition de l'opration thrapeutique sont les mmes : c'est l'ordre disciplinaire. Mais cette espce d'ordre immanent, qui pse indiffremment sur tout l'espace de l'asile, est en ralit travers, entirement anim de bout en bout par une dissymtrie qui fait qu'il est rattach, et rattach imprieusement, une instance unique qui est la fois intrieure l'asile et est le point partir duquel se font la rpartition et la dispersion disciplinaires des temps, des corps, des gestes, des comportements, etc. Cette instance intrieure l'asile, elle est en mme temps elle-mme dote d'un pouvoir illimit auquel rien ne peut et ne doit rsister. Cette instance, inaccessible, sans symtrie, sans rciprocit, qui fonctionne ainsi comme source de pouvoir, lment de la dissymtrie essentielle de l'ordre, qui fait que cet ordre est un ordre toujours drivant d'un rapport non rciproque de pouvoir, eh bien, c'est videmment l'instance mdicale qui, comme vous allez le voir, fonctionne comme pouvoir bien avant de fonctionner comme savoir.

Parce que : qu'est-ce que ce mdecin ? Eh bien, le voil maintenant qui apparat une fois que le malade a donc t port l'asile par les machines surprenantes dont je vous parlais tout l'heure. Oui, tout ceci est une description fictive, en ce sens que je la btis partir d'un certain nombre de textes qui ne sont pas d'un seul psychiatre; car s'ils taient d'un seul psychiatre, la dmonstration ne vaudrait pas. J'ai utilis Fodr : le Trait du dlire, Pinel : le Trait mdico-philosophique sur la manie, Esquirol les articles runis dans Des maladies mentales 5, et Haslam 6.

Alors, comment donc se prsente cette instance du pouvoir dissymtrique et non limit qui traverse et anime l'ordre universel de l'asile? Voici comment elle se prsente dans le texte de Fodr, le Trait du dlire, qui date de 1817, ce grand moment fcond dans la proto-histoire de la psychiatrie du XIXe sicle ; 1818: c'est le grand texte d'Esquirol 7, c'est le moment o le savoir psychiatrique la fois s'inscrit l'intrieur du champ mdical et prend son autonomie comme spcialit. Un beau physique, c'est--dire un physique noble et mle, est peut-tre, en gnral, une des premires conditions pour russir dans notre profession ; il est surtout indispensable auprs des fous pour leur en imposer. Des cheveux bruns ou blanchis par l'ge, des yeux vifs, une contenance fire, des membres et une poitrine annonant la force et la sant, des traits saillants, une voix forte et expressive : telles sont les formes qui font en gnral un grand effet sur des individus qui se croient au-dessus de tous

 

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les autres. Sans doute l'esprit est le rgulateur du corps ; mais on ne le voit pas d'abord, et il a besoin des formes extrieures pour entraner la multitude 8.

Donc, vous le voyez, le personnage lui-mme va d'abord fonctionner au premier regard. Mais, dans ce premier regard qui est ce partir de quoi se noue le rapport psychiatrique, le mdecin est essentiellement un corps, plus prcisment, c'est un physique, une certaine caractrisation, une certaine morphologie, bien prcise, o il y a l'ampleur des muscles, la largeur de la poitrine, la couleur des cheveux, etc. Et cette prsence physique, avec ces qualits-l, qui fonctionne comme la clause de dissymtrie absolue dans l'ordre rgulier de l'asile, c'est cette prsence qui fait que l'asile n'est pas, comme nous le diraient les psychosociologues, une institution fonctionnant selon des rgles ; c'est un champ en ralit polaris par une dissymtrie essentielle du pouvoir, qui prend donc sa forme, sa figure, son inscription physique dans le corps mme du mdecin.

Mais ce pouvoir du mdecin, bien sr, n'est pas le seul pouvoir qui s'exerce; car, l'asile comme partout, le pouvoir, ce n'est jamais ce que quelqu'un dtient, ce n'est jamais non plus ce qui mane de quelqu'un. Le pouvoir n'appartient ni quelqu'un ni, d'ailleurs, un groupe; il n'y a pouvoir que parce qu'il y a dispersion, relais, rseaux, appuis rciproques, diffrences de potentiel, dcalages, etc. C'est dans ce systme des diffrences, qu'il faudra analyser, que le pouvoir peut se mettre fonctionner.

Vous avez donc autour du mdecin toute une srie de relais, dont les principaux sont les suivants

Les surveillants, d'abord, auxquels Fodr rserve la tche d'informer sur les malades, d'tre le regard non arm, non savant, l'espce de canal optique travers lequel va s'exercer le regard savant, c'est--dire le regard objectif du psychiatre lui-mme. Ce regard en relais, assur par les surveillants, est galement un regard qui doit porter sur les servants, c'est--dire sur ceux qui dtiennent le dernier maillon de l'autorit. Le surveillant, c'est donc la fois le matre des derniers matres et celui dont le discours, le regard, les observations et les rapports doivent permettre la constitution du savoir mdical. Qu'est-ce que sont les surveillants ? Comment doivent-ils tre ? Il faut rechercher dans un surveillant d'insenss une stature de corps bien proportionne, des muscles pleins de force et de vigueur, une contenance fire et intrpide dans l'occasion, une voix dont le ton soit foudroyant quand il le faut; en outre, il doit tre d'une probit svre, de moeurs pures, d'une fermet compatible avec

 

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des formes douces et persuasives [...], et d'une docilit absolue aux ordres du mdecin 9.

Enfin, -je passe sur un certain nombre de relais -, le dernier tage est constitu par les servants, qui dtiennent un trs curieux pouvoir. En effet, le servant est le dernier relais de ce rseau, de cette diffrence de potentiel qui parcourt l'asile partir du pouvoir du mdecin; c'est donc le pouvoir d'en dessous. Mais il n'est pas simplement en dessous parce qu'il est au dernier degr de cette hirarchie; il est galement en dessous car il doit tre en dessous du malade. Il doit tre non pas tellement au service des surveillants qui sont au-dessus de lui, mais au service des malades eux-mmes ; et dans cette position de service des malades, ils ne doivent en fait n'tre que le simulacre du service des malades. Ils obissent apparemment leurs ordres, ils les assistent matriellement, mais de telle manire que, d'une part, le comportement des malades puisse tre observ par derrire, par en dessous, au niveau des ordres qu'ils peuvent donner, au lieu d'tre regards par en dessus, comme par les surveillants et le mdecin. Les malades vont donc tre en quelque sorte tourns par les servants qui vont les regarder au niveau de leur quotidiennet et sur la face en quelque sorte interne de la volont qu'ils exercent, des dsirs qu'ils ont; et le servant va rapporter ce qui en est digne au surveillant, qui le rapportera au mdecin. C'est lui, en mme temps, qui, lorsque le malade donnera des ordres qui ne doivent pas tre excuts, aura pour tche, - tout en feignant d'tre au service du malade, de lui obir, par consquent de n'avoir pas de volont autonome -, de ne pas faire ce que le malade demande, en se rfrant la grande autorit anonyme qui est celle du rglement ou encore la volont singulire du mdecin. Du coup, le malade, qui se trouve tourn par l'observation du servant, va se trouver tourn par la volont du mdecin qu'il va retrouver au moment mme o il donne au servant un certain nombre d'ordres, et, dans ce simulacre de service, l'enveloppement du malade par la volont du mdecin ou par le rglement gnral de l'asile va tre assur.

Voici la description de ces servants dans cette position de tournage :

 

398. Les servants ou gardiens doivent tre choisis grands, forts, probes, intelligents, propres dans leur personne et dans leurs habits. Afin de mnager l'extrme sensibilit de quelques alins, surtout sur le point d'honneur, il conviendrait presque toujours que les servants parussent leurs yeux comme leurs domestiques, plutt que comme leurs gardiens [...] Cependant, comme ils ne doivent pas non plus obir aux fous, et qu'ils sont mme souvent forcs de les rprimer, pour accorder l'ide de domestique avec le dni d'obissance, et pour carter toute

 

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msintelligence, ce sera l'affaire du surveillant d'insinuer adroitement aux malades que ceux qui les servent ont reu de certaines instructions c des ordres du mdecin, qu'ils ne peuvent outrepasser sans en avoir obtenu la permission immdiate 10

Vous avez donc ce systme de pouvoir qui fonctionne l'intrieur de l'asile et qui gauchit le systme rglementaire gnral, systme de pouvoir qui est assur par une multiplicit, par une dispersion, par un systme de diffrences et de hirarchies, mais plus prcisment encore par ce qu'on pourrait appeler une disposition tactique dans laquelle les diffrents individus occupent un emplacement dtermin et assurent un certain nombre de fonctions prcises. Vous avez donc l un fonctionnement tactique du pouvoir, ou, plutt, c'est cette disposition tactique qua permet au pouvoir de s'exercer.

Et si vous reprenez ce que Pinel lui-mme disait sur la possibilit d'obtenir une observation l'asile, vous voyez que cette observation. qui assure au discours psychiatrique son objectivit et sa vrit, n'est possible que par une distribution tactique qui est relativement complexe, - je dis relativement complexe, car ce que je viens d'en dire est encore trs schmatique. Mais, en fait, s'il y a effectivement ce dploiement tactique. s'il faut prendre tant de prcautions pour arriver, aprs tout, quelque chose d'aussi simple que l'observation, c'est bien vraisemblablement que, dans ce champ rglementaire de l'asile, il y a quelque chose qui est un danger, quelque chose qui est une force. Pour que le pouvoir se dploie ainsi avec tant de ruse, ou plutt, pour que l'univers rglementaire soit ainsi hant par ces espces de relais de pouvoir qui le faussent et le gauchissent, eh bien, c'est trs vraisemblablement qu'il y a au coeur mme de cet espace un pouvoir menaant qu'il s'agit de matriser ou de vaincre.

Autrement dit, si on en arrive une telle disposition tactique, c'est bien que le problme, avant d'tre ou plutt pour pouvoir tre celui de la connaissance, de la vrit de la maladie et de sa gurison, doit d'abord tre un problme de victoire. C'est donc un champ de bataille qui est effectivement organis dans cet asile.

Eh bien, ce qui est matriser, c'est videmment le fou. J'ai cit tout l'heure la curieuse dfinition du fou donne par Fodr qui disait que c'est celui qui se croit au-dessus de tous les autres 11. En fait, c'est bien comme cela qu'apparat le fou l'intrieur du discours et de la pratique psychiatriques du dbut du XIXe sicle, et c'est l qu'on retrouve ce grand tournant, ce grand clivage dont on a dj parl, qui est la disparition du critre de l'erreur pour la dfinition, pour l'assignation de la folie.

 

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Jusqu' la fin du XVIIIe sicle, en gros, - et ceci jusque dans les rapports policiers, les lettres de cachet, dans les interrogatoires, etc., qui ont pu tre [mens auprs]* des individus dans des hospices comme Bictre, comme Charenton -, dire que quelqu'un tait fou, assigner sa folie, c'tait toujours dire qu'il se trompait, en quoi, sur quel point, de quelle manire, jusqu' quelle limite il se trompait; et c'tait au fond le systme de croyance qui caractrisait la folie. Or, trs brusquement, vous voyez apparatre au dbut du XIXe sicle un critre de reconnaissance et d'assignation de la folie qui est absolument autre et qui est - j'allais dire : la volont, ce n'est pas exact -, en fait, ce qui caractrise le fou, ce par quoi on assigne la folie du fou partir du dbut du XIXe sicle, disons que c'est l'insurrection de la force, c'est que, dans le fou, une certaine force se dchane, force non matrise, force peut-tre non matrisable, et qui prend quatre grandes formes selon le domaine o elle s'applique et le champ o elle fait ses ravages.

Vous avez la force pure de l'individu qui est, selon la caractrisation traditionnelle, appel furieux.

Vous avez la force dans la mesure o elle s'applique aux instincts et aux passions, la force de ces instincts dchans, la force de ces passions sans limite ; et c'est cela qui va caractriser justement une folie qui n'est pas une folie d'erreur, une folie qui ne comporte aucune illusion des sens, aucune fausse croyance, aucune hallucination, ce qu'on appelle la manie sans dlire.

Troisimement, vous avez une sorte de folie qui s'applique aux ides elles-mmes, qui les bouscule, les rend incohrentes, qui les choque les unes contre les autres, et c'est cela que l'on appelle la manie.

Enfin, vous avez la force de la folie quand elle s'applique, non plus au domaine gnral des ides ainsi secoues et entrechoques, mais une ide particulire qui se trouve ainsi indfiniment renforce et qui va s'inscrire obstinment dans le comportement, le discours, l'esprit du malade ; ce qu'on appelle soit la mlancolie, soit la monomanie.

Et la premire grande distribution de cette pratique asilaire au dbut du XIXe sicle retranscrit trs exactement ce qui se passe l'intrieur mme de l'asile, c'est--dire le fait qu'il s'agit non plus du tout de reconnatre l'erreur du fou, mais de situer trs exactement le point o la force dchane de la folie lve son insurrection : quel est le point, quel est le domaine, propos de quoi la force va se dchaner et apparatre, bousculant entirement le comportement de l'individu.

 

* (Enregistrement:) faits

 

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La tactique, par consquent, de l'asile en gnral et, d'une faon plus particulire, la tactique individuelle qui va tre applique par le mdecin tel ou tel malade dans le cadre gnral de ce systme de pouvoir, va tre et doit tre ajuste la caractrisation, la localisation, le domaine d'application de cette explosion de la force et de son dchanement. De sorte que, si tel est bien l'objectif de la tactique asilaire, si c'est bien a l'adversaire de cette tactique : la grande force dchane de la folie, eh bien, que peut tre la gurison, sinon la soumission de cette force? Et c'est ainsi que l'on trouve chez Pinel cette dfinition trs simple mais, je crois, fondamentale, de la thrapeutique psychiatrique, dfinition que vous ne trouverez pas avant cette poque-l, malgr le caractre rustique et barbare qu'elle peut prsenter. La thrapeutique de la folie, c'est l'art de subjuguer et de dompter, pour ainsi dire, l'alin, en le mettant dans l'troite dpendance d'un homme qui, par ses qualits physiques et morales, soit propre exercer sur lui un empire irrsistible et changer la chane vicieuse de ses ides 12.

Dans cette dfinition de l'opration thrapeutique par Pinel, j'ai l'impression que l'on recroise un peu en diagonale tout ce que je vous ai dit. D'abord, le principe de l'troite dpendance du malade l'gard d'un certain pouvoir; ce pouvoir ne peut tre qu'incarn en un homme et en un homme seulement, lequel exerce ce pouvoir non pas tellement en fonction et partir d'un savoir, qu'en fonction de qualits physiques et morales qui lui permettent d'exercer un empire qui ne peut avoir de limite, un empire irrsistible. Et c'est partir de cela que devient possible le changement de la chane vicieuse des ides, cette orthopdie morale, si vous voulez, partir de quoi la gurison est possible. Et c'est pourquoi, finalement, on trouve comme acte thrapeutique fondamental, dans cette proto-pratique psychiatrique, des scnes et une bataille.

Dans la psychiatrie de cette poque, vous voyez trs nettement distingus deux types d'intervention. L'un qui est trs rgulirement et trs continment, pendant le premier tiers du XIXe sicle, disqualifi: la pratique proprement mdicale ou mdicamenteuse. Et puis, vous voyez, au contraire, se dvelopper une pratique que l'on appelle le traitement moral, qui a t dfinie d'abord par les Anglais, essentiellement par Haslam, et qui a t trs vite reprise en France 13

Et ce traitement moral, ce n'est pas du tout, comme on pourrait l'imaginer, une sorte de processus de longue haleine qui aurait essentiellement pour fonction premire et terminale de faire apparatre la vrit de la folie, de pouvoir l'observer, la dcrire, la diagnostiquer, et, partir de l, de dfinir la thrapeutique. L'opration thrapeutique qui se formule

 

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ds ces annes 1810-1830, c'est une scne, et c'est une scne d'affrontement. Cette scne d'affrontement peut prendre deux aspects. L'un, si vous voulez, incomplet, et qui est comme l'opration d'usure, d'preuve qui est exerce non pas par le mdecin, - car le mdecin, lui, doit tre videmment souverain -, mais qui est exerce par le surveillant.

Cette premire esquisse de la grande scne, en voici un exemple donn par Pinel dans le Trait mdico-philosophique.

Devant un alin furieux, le surveillant s'avance lui-mme d'un air intrpide, mais lentement et par degrs vers l'alin, et pour viter de l'exasprer, il ne porte avec lui aucune sorte d'arme; il lui parle en s'avanant, du ton le plus ferme et le plus menaant, et par des sommations mnages, il continue de fixer toute son attention pour lui drober la vue de ce qui se passe ses cts. Ordres prcis et imprieux d'obir et de se rendre : l'alin un peu dconcert par cette contenance fire du surveillant, perd tout autre objet de vue, et un certain signal, il se trouve tout coup investi par les gens de service, qui s'avanaient pas lents et comme son insu; chacun d'eux saisit un membre du furieux, l'un un bras, l'autre une cuisse ou une jambe 14

Et il donne comme complment le conseil d'utiliser un certain nombre d'instruments, par exemple un demi-cercle en fer au bout d'une longue perche, de telle manire qu'au moment o l'alin est fascin par la fiert du surveillant, ne fait attention qu'au surveillant et ne voit pas qu'on s'approche de lui, ce moment-l, on avance dans sa direction cette espce de lance termine par un demi-cercle, et on le plaque contre le mur de telle manire qu'on a ainsi raison de lui. C'est l, si vous voulez, la scne imparfaite, celle qui est rserve au surveillant, celle qui consiste briser la force dchane de l'alin par cette espce de violence ruse et soudaine.

Mais il est vident que ce n'est pas a la grande scne de la gurison. La scne de la gurison, c'est une scne complexe. En voici un exemple fameux dans le Trait mdico philosophique de Pinel. C'tait un jeune homme qui tait domin par des prjugs religieux et qui pensait que pour faire son salut, il devait imiter les abstinences et les macrations des anciens anachortes, c'est--dire refuser non seulement, bien sr, tous les plaisirs de la chair, mais aussi toute alimentation. Et voil qu'un jour, il refuse avec plus de duret que d'habitude un potage qu'on lui sert. Le citoyen Pussin se prsente le soir la porte de sa loge, avec un appareil [ appareil au sens du thtre classique, bien sr; M.F.] propre effrayer, l'oeil en feu, un ton de voix foudroyant, un groupe de gens de service presss autour et arms de fortes chanes qu'ils agitent avec

 

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fracas ; on met un potage auprs de l'alin, et on lui intime l'ordre le plus prcis de le prendre durant la nuit, s'il ne veut pas encourir les traitements les plus cruels; on se retire, et on le laisse dans l'tat le plus pnible de fluctuation, entre l'ide de la punition qui le menace et la perspective effrayante des tourments de l'autre vie. Aprs un combat intrieur de plusieurs heures, la premire ide l'emporte, et il se dtermine prendre sa nourriture. On le soumet ensuite un rgime propre le restaurer ; le sommeil et les forces reviennent par degrs, ainsi que l'usage de sa raison, et il chappe de cette manire une mort certaine. C'est durant sa convalescence qu'il m'a fait souvent l'aveu de ses agitations cruelles et de ses perplexits durant la nuit de son preuve 15. On a l une scne qui, je crois, dans sa morphologie gnrale est trs importante.

Premirement, vous le voyez, l'opration thrapeutique n'est aucunement passe par la reconnaissance, opre par le mdecin, des causes de la maladie. Aucun travail diagnostique ou nosographique, aucun discours de vrit ne sont requis par le mdecin pour que son opration russisse.

Deuximement, c'est une opration qui est importante parce que, vous le voyez, il ne s'agit aucunement, dans un cas comme celui-l et dans tous les cas semblables, d'appliquer quelque chose qui serait considr comme processus ou comportement pathologique une recette technique mdicale; il s'agit de l'affrontement de deux volonts : celle du mdecin et de celui qui le reprsente, d'une part, et puis celle du malade. C'est donc une bataille, un certain rapport de force qui s'tablit.

Troisimement, ce rapport de force a pour effet premier de susciter un second rapport de force l'intrieur mme, en quelque sorte, du malade, puisqu'il s'agit de susciter un conflit entre l'ide fixe laquelle le malade s'est attach et la crainte de la punition : un combat qui en provoque un autre. Et tous deux doivent, lorsque la scne est russie, renvoyer une victoire, la victoire d'une ide sur l'autre, qui doit tre en mme temps la victoire de la volont du mdecin sur celle du malade.

Quatrimement, ce qui est important dans cette scne, c'est qu'il se produit bien un moment o la vrit clate ; c'est le moment o le malade reconnat que sa croyance en la ncessit de jener pour faire son salut tait errone et dlirante, o il reconnat ce qui s'est pass, o il avoue qu'il est pass par un certain nombre de fluctuations, d'hsitations, de tourments, etc. Bref, c'est le rcit mme du malade qui constitue, dans cette scne o jusqu' prsent la vrit n'est jamais intervenue, le moment o vient clater la vrit.

Et, dernier point, c'est lorsque cette vrit a t ainsi acquise, mais par le biais de l'aveu et pas par le biais d'un savoir mdical reconstitu,

 

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c'est dans le moment effectif de l'aveu que s'effectue, s'accomplit et se scelle le processus de la gurison.

Vous avez donc l toute une certaine distribution de la force, du pouvoir, de l'vnement, de la vrit, qui n'est aucunement ce qu'on peut retrouver dans un modle que l'on pourrait appeler mdical, et qui tait en train de se constituer la mme poque dans la mdecine clinique. Dans la mdecine clinique de l'poque, on peut dire que se constituait un certain modle pistmologique de la vrit mdicale, de l'observation, de l'objectivit, qui allait permettre la mdecine de s'inscrire effectivement l'intrieur d'un domaine de discours scientifique o elle allait rejoindre, avec ses modalits propres, la physiologie, la biologie, etc. Ce qui se passe dans cette priode 1800-1830, c'est, je crois, quelque chose d'assez diffrent de ce que l'on a l'habitude de croire. Il me semble que, d'ordinaire, on interprte ce qui s'est pass dans ces trente annes-l comme le moment o la psychiatrie vient enfin s'inscrire l'intrieur d'une pratique et d'un savoir mdicaux auxquels elle avait t jusqu' prsent relativement trangre. On a l'habitude de penser que la psychiatrie apparat ce moment-l, pour la premire fois, comme une spcialit l'intrieur du domaine mdical.

Il me semble, - sans poser encore le problme de savoir pourquoi une pratique comme celle-l a pu effectivement tre considre comme mdicale, pourquoi il a t ncessaire que des gens qui faisaient ces oprations soient des mdecins -, donc sans envisager ce problme, il me semble que, parmi ceux que l'on peut considrer comme les fondateurs de la psychiatrie, l'opration mdicale qu'ils accomplissent lorsqu'ils gurissent n'a, dans sa morphologie, dans sa disposition gnrale, pratiquement rien voir avec ce qui est en train de devenir l'exprience, l'observation, l'activit diagnostique, le processus thrapeutique de la mdecine. Cet vnement, cette scne, cette procdure sont, je crois, ce niveau-l, ds ce moment-l, absolument irrductibles ce qui se passe la mme poque en mdecine.

Et c'est donc cette htrognit qui va marquer l'histoire de la psychiatrie au moment mme o elle se fonde l'intrieur d'un systme d'institutions qui la rattache pourtant la mdecine. Car tout ceci, cette mise en scne, l'organisation de l'espace asilaire, le dclenchement et le droulement de ces scnes ne sont possibles, ne sont accepts et ne sont institutionnaliss qu' l'intrieur d'tablissements qui reoivent cette poque-l le statut mdical, et de la part de gens qui ont la qualification mdicale.

*

 

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On a l, si vous voulez, un premier paquet de problmes. C'est l le point de dpart de ce que je voudrais un petit peu tudier cette anne. En gros, c'est bien le point d'arrive ou, en tout cas, d'interruption du travail que j'avais fait autrefois dans l'Histoire de la folie 16. C'est ce point d'arrive que je voudrais reprendre les choses; seulement, avec un certain nombre de diffrences. Il me semble que dans ce travail, dont je me sers comme rfrence parce que c'est pour moi une espce de background pour le travail que je fais maintenant, il y avait un certain nombre de choses qui taient parfaitement critiquables, surtout dans le dernier chapitre o j'aboutissais prcisment au pouvoir asilaire.

D'abord, je crois que j'en tais tout de mme rest une analyse des reprsentations. Il me semble que j'avais essay d'tudier surtout l'image qu'on se faisait de la folie au XVIIe et au XVIIIe sicle, la crainte qu'elle suscitait, le savoir qu'on s'en formait, soit traditionnellement, soit d'aprs des modles botaniques, naturalistes, mdicaux, etc. C'tait ce noyau de reprsentations, d'images traditionnelles ou non, de fantasmes, de savoir, etc., c'tait cette espce de noyau de reprsentations que j'avais plac comme point de dpart, comme lieu o prennent origine les pratiques qui avaient pu tre mises en place propos de la folie au XVIIe et au XVIIIe sicle. Bref, j'avais accord un privilge ce qu'on pourrait appeler la perception de la folie 17.

Or, l, je voudrais essayer de voir, dans ce deuxime volume, s'il est possible de faire une analyse radicalement diffrente, en ceci que je voudrais voir si l'on ne peut pas mettre au point de dpart de l'analyse, non plus cette espce de noyau reprsentatif qui renvoie forcment une histoire des mentalits, de la pense, mais un dispositif de pouvoir. C'est--dire: dans quelle mesure un dispositif de pouvoir peut-il tre producteur d'un certain nombre d'noncs, de discours et, par consquent, de toutes les formes de reprsentations qui peuvent par la suite [...'] en dcouler?

Le dispositif de pouvoir comme instance productrice de la pratique discursive. C'est en ceci que l'analyse discursive du pouvoir serait, par rapport ce que j'appelle l'archologie, un niveau, - le mot fondamental ne me plat pas beaucoup -, disons un niveau qui permettrait de saisir la pratique discursive au point prcisment o elle se forme. Cette formation de la pratique discursive, quoi faut-il la rfrer, o fautil la chercher?

 

* (Enregistrement:) s'en former et

 

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On ne peut pas viter, je pense, de passer par quelque chose comme la reprsentation, le sujet, etc., et, donc, de faire appel une psychologie et une philosophie toutes constitues si on cherche le rapport entre pratique discursive et, disons, structures conomiques, rapports de production, etc. Le problme qui est en jeu pour moi est ceci: au fond, est-ce que ce ne sont pas les dispositifs de pouvoir, avec ce que ce mot de pouvoir a encore d'nigmatique et qu'il va falloir explorer, qui sont prcisment le point partir duquel on doit pouvoir assigner la formation des pratiques discursives ? Comment cet amnagement du pouvoir, ces tactiques et stratgies du pouvoir peuvent-elles donner lieu des affirmations, des ngations, des expriences, des thories, bref tout un jeu de la vrit ? Dispositif de pouvoir et jeu de vrit, dispositif de pouvoir et discours de vrit, c'est un peu cela que je voudrais examiner cette anne, en reprenant au point que j'ai dit : le psychiatre et la folie.

Deuxime critique que je fais ce dernier chapitre, c'est que j'ai fait appel, - mais, aprs tout, je ne peux pas dire que je l'ai fait trs consciemment, parce que j'tais fort ignorant de l'antipsychiatrie et surtout de la psychosociologie de l'poque -, j'ai fait appel, implicitement ou explicitement, trois notions qui me paraissent des serrures rouilles avec lesquelles on ne peut pas avancer beaucoup.

Premirement, la notion de violence". Ce qui m'avait en effet frapp lorsque j'avais lu ce moment-l Pinel, Esquirol, etc., c'est que, contrairement ce que racontaient les hagiographes, Pinel, Esquirol et les autres faisaient un grand appel la force physique ; et, par consquent, il m'avait sembl qu'on ne pouvait pas mettre la rforme de Pinel au compte d'un humanisme, parce que sa pratique tout entire tait encore traverse par quelque chose comme la violence.

Or, s'il est vrai qu'on ne peut pas en effet mettre la rforme de Pinel au compte de l'humanisme, je ne crois pas que ce soit parce qu'il a recours la violence. Quand on parle, en effet, de violence, et c'est l o cette notion me gne, on a toujours l'esprit comme une espce de connotation qui se rapporte un pouvoir physique, un pouvoir irrgulier, passionnel, un pouvoir dchan, si j'ose dire. Or cette notion me parat dangereuse parce que, d'une part, elle laisse supposer, en dessinant ainsi un pouvoir physique, irrgulier, etc., que le bon pouvoir ou le pouvoir tout court, celui qui n'est pas travers de violence, n'est pas un pouvoir physique. Or, il me semble au contraire que ce qu'il y a d'essentiel dans tout pouvoir, c'est que son point d'application, c'est toujours, en dernire instance, le corps. Tout pouvoir est physique, et il y a entre le corps et le pouvoir politique un branchement direct.

 

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Et puis, cette notion de violence ne me parat pas bien satisfaisante parce qu'elle laisse supposer que l'exercice physique d'une force dsquilibre ne fait pas partie d'un jeu rationnel, calcul, gr de l'exercice du pouvoir. Or les exemples que je vous ai cits l'instant prouvent l'vidence que le pouvoir tel qu'il s'exerce dans l'asile est un pouvoir mticuleux, calcul, dont les tactiques et stratgies sont parfaitement dfinies ; et, l'intrieur mme de ces stratgies, on voit trs exactement quels sont la place et le rle de la violence, si on appelle violence l'exercice physique d'une force entirement dsquilibre. Pris dans ses ramifications dernires, son niveau capillaire, l o il touche l'individu lui-mme, le pouvoir est physique, et, par l mme, il est violent, au sens o il est parfaitement irrgulier, non pas au sens o il est dchan, mais au sens, au contraire, o il obit toutes les dispositions d'une espce de microphysique des corps.

Deuxime notion laquelle je me suis rfr, et, je crois, de faon pas trs satisfaisante, c'est celle d'institution 19. Il m'avait sembl qu'on pouvait dire qu' partir du dbut du XIXe sicle, le savoir psychiatrique avait pris les formes et les dimensions qu'on connat en liaison avec ce qu'on pourrait appeler l'institutionnalisation de la psychiatrie; plus prcisment encore, avec un certain nombre d'institutions dont l'asile tait la forme la plus importante. Or je ne crois pas non plus que la notion d'institution soit bien satisfaisante. Il me semble qu'elle recle un certain nombre de dangers, parce que, partir du moment o l'on parle d'institution, on parle, au fond, la fois d'individus et de collectivit, on se donne dj l'individu, la collectivit et les rgles qui les rgissent, et, par consquent, on peut prcipiter l-dedans tous les discours psychologiques ou sociologiques.*

Alors qu'il faudrait montrer, en fait, que ce qui est essentiel, ce n'est pas l'institution avec sa rgularit, avec ses rgles, mais plutt prcisment ces dsquilibres de pouvoir dont j'ai essay de vous montrer comment ils faussaient et en mme temps faisaient fonctionner la rgularit de l'asile. L'important, ce n'est donc pas les rgularits institutionnelles, mais beaucoup plus les dispositions de pouvoir, les rseaux, les courants, les relais, les points d'appui, les diffrences de potentiel qui caractrisent une forme de pouvoir et qui, je crois, sont prcisment constitutifs la fois de l'individu et de la collectivit.

 

* Le manuscrit ajoute : L'institution neutralise les rapports de force, ou ne les fait jouer que dans l'espace qu'elle dfinit.

 

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L'individu n'est, me semble-t-il, que l'effet du pouvoir en tant que le pouvoir est une procdure d'individualisation. Et c'est sur le fond de ce rseau de pouvoir, fonctionnant dans ses diffrences de potentiel, dans ses carts, que quelque chose comme l'individu, le groupe, la collectivit, l'institution, apparat. Autrement dit, ce quoi il faut avoir affaire, avant d'avoir rapport aux institutions, c'est aux rapports de force dans ces dispositions tactiques qui traversent les institutions.

Enfin, troisime notion laquelle je me suis rfr pour expliquer ce fonctionnement de l'asile au dbut du XIXe sicle, c'est la famille, et j'avais en gros essay de montrer comment la violence de Pinel [ou] celle d'Esquirol avait t d'introduire le modle familial dans l'institution asilaire 20. Or je crois que violence n'est pas le bon mot, que institution n'est pas non plus le niveau d'analyse auquel il faut se placer, et je ne crois pas que ce soit de famille non plus qu'il faille parler. En tout cas, en relisant Pinel, Esquirol, Fodr, etc., j'ai finalement trs peu trouv l'utilisation de ce modle familial. Et ce n'est pas vrai que ce soit l'image ou le personnage du pre que le mdecin tente de ractiver l'intrieur de l'espace asilaire; ceci se produira beaucoup plus tard, la fin mme, je crois, de ce qu'on peut appeler l'pisode psychiatrique dans l'histoire de la mdecine, c'est--dire au XXe sicle seulement.

Ce n'est pas la famille, ce n'est pas non plus l'appareil d'tat; et il serait, je crois, tout aussi faux de dire comme on le dit souvent que la pratique asilaire, le pouvoir psychiatrique ne font pas autre chose que reproduire la famille au profit de, ou sur la demande d'un certain contrle tatique, organis par un appareil d'tat 21. Ce n'est ni l'appareil d'tat qui peut servir de fondement* ni la famille qui peut servir de modle [...**] dans ces rapports de pouvoir que l'on peut reprer l'intrieur de la pratique psychiatrique.

Je crois que le problme qui se pose, c'est - en se passant de ces notions et de ces modles, c'est--dire en se passant du modle familial, de la norme, si vous voulez, de l'appareil d'tat, de la notion d'institution, de la notion de violence - de faire l'analyse de ces rapports de pouvoir propres la pratique psychiatrique, en tant que, - et ce sera cela l'objet du cours -, ils sont producteurs d'un certain nombre d'noncs

 

* Le manuscrit prcise : On ne peut utiliser la notion d'appareil d'tat, parce qu'elle est beaucoup trop large, beaucoup trop abstraite pour dsigner ces pouvoirs immdiats, minuscules, capillaires, qui s'exercent sur le corps, le comportement, les _-estes, le temps des individus. L'appareil d'tat ne rend pas compte de cette microphvsique du pouvoir.

** (Enregistrement:) dans ce qui se passe

 

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qui se donnent comme noncs lgitimes. Plutt, donc, que de parler de violence, j'aimerais mieux parler de microphysique du pouvoir; plutt que de parler d'institution, j'aimerais mieux essayer de voir quelles sont les tactiques qui sont mises en oeuvre dans ces forces qui s'affrontent; plutt que de parler de modle familial ou d' appareil d'tat, ce que je voudrais essayer de voir, c'est la stratgie de ces rapports de pouvoir et de ces affrontements qui se droulent dans la pratique psychiatrique.

Vous me direz que c'est bien beau d'avoir substitu microphysique du pouvoir violence, tactique institution, stratgie modle familial ; est-ce que je suis bien avanc? J'ai vit des termes qui permettaient l'introduction, dans toutes ces analyses, du vocabulaire psychosociologique, et maintenant je me trouve en face d'un vocabulaire pseudomilitaire qui ne doit pas tre beaucoup plus fameux. Mais on va essayer de voir ce qu'on peut faire avec a.*

 

* Le manuscrit (f. 11-23) poursuivait sur la question de dfinir ce qu'est le problme de la psychiatrie actuellement et proposait une analyse de l'antipsychiatrie.

 

NOTES

1. Franois Emmanuel Fodr (1764-1835), Trait du dlire, appliqu la mdecine, la morale et la lgislation, t. II, VP section, chap. 2 : Plan et distribution

d'un hospice pour la gurison des alins, Paris, Croullebois, 1817, p. 215.

2. Donatien Alphonse Franois de Sade (1740-1814), Les Cent vingt Journes de Sodome, ou l'cole du libertinage (1785), in Oeuvres compltes, t. XXVI, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967.

3. Joseph Michel Antoine Servan (1737-1807) : Sur les molles fibres du cerveau est fonde la base inbranlable des plus fermes empires (Discours sur l'administration de la justice criminelle, prononc par M. Servan, Genve, 1767, p.35; rd. in C. Beccaria, Trait des dlits et des peines, trad. P.J. Dufey, Paris, Dulibon, 1821).

4. Philippe Pinel (1745-1826), Trait mdico-philosophique sur l'alination mentale, ou la Manie, section II : Traitement moral des alins, XXIII : Ncessit d'entretenir un ordre constant dans les hospices des alins, Paris, Richard, Caille et Ravier, an IX/1800, p. 95-96.

5. Jean tienne Dominique Esquirol (1772-1840), Des maladies mentales considres sous les rapports mdical, hyginique et mdico-lgal, Paris, J.-B. Baillire, 1838, 2 vol.

6. John Haslam (1764-1844), [1) Observations on Insanity, with Practical Remarks on the Disease, and an Account of the Morbid Appearances of Dissection,

 

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Londres, Rivington, 1798; ouvrage rdit et augment sous le titre : Observations on Madness and Melancholy, Londres, J. Callow, 1809; [21 Considerations on the Moral Management of Insane Persons, Londres, R. Hunter, 1817.

7. J.E.D. Esquirol, Des tablissements consacrs aux alins en France, et des moyens d'amliorer le sort de ces infortuns (Mmoire prsent au ministre de l'Intrieur en septembre 1818), Paris, impr. de Mme Huzard, 1819; repris in Des maladies mentales..., op. cit., t. II, p. 399-431.

8. F.E. Fodr, Trait du dlire, op. cit., t. II, VIe section, chap. 3 : Du choix des administrateurs, des mdecins, des employs et des servants, p. 230-231.

9. Ibid., p. 237.

10. Ibid., p. 241-242.

11. Ibid., p. 230.

12. Ph. Pinel, Trait mdico-philosophique, op. cit., section II, vi : Avantages de l'art de diriger les alins pour seconder les effets des mdicamens, p. 58.

13. Le traitement moral qui se dveloppe la fin du xviiie sicle rassemble tous les moyens d'intervention sur le psychisme des malades, par opposition au traitement physique qui agit sur le corps travers remdes, moyens de contention. C'est la suite du dcs de la femme d'un Quaker, survenu en 1791 dans des conditions suspectes l'asile du comt d'York, que William Tuke (1732-1822) propose la cration d'un tablissement destin accueillir les membres de la Socit des Amis atteints de troubles mentaux. Le 11 mai 1796, la Retreat ouvre ses portes (cf. infra, p. 120, note 18). John Haslam, apothicaire l'hpital de Bethlem, avant de devenir docteur en mdecine en 1816, en dveloppe les principes dans ses ouvrages (cf. supra, note 6). En France, Pinel en reprend le principe dans ses Observations sur le rgime moral qui est le plus propre rtablir, dans certains cas, la raison gare des maniaques, Gazette de sant, 1789, n 4, p. 13-15 ; et dans son Mmoire Recherches et observations sur le traitement moral des alins, Mmoires de la Socit mdicale d'mulation. Section Mdecine, 1798, n 2, p. 215-255; repris avec des variantes dans le Trait mdico philosophique, op. cit., section II, p. 46-105. tienne Jean Georget (1795-1828) en systmatise les principes dans De la folie.

Considrations sur cette maladie : son sige et ses symptmes, la nature et le mode d'action de ses causes ; sa marche et ses terminaisons ; les diffrences qui la distinguent du dlire aigu ; les moyens du traitement qui lui conviennent ; suivies de recherches cadavriques, Paris, Crevot, 1820. Franois Leuret mettra l'accent sur la relation mdecin-malade; cf. Du traitement moral de la folie, Paris, J.-B. Baillire, 1840. Voir les pages que lui consacre l'Histoire de la folie l'ge classique, HI, partie, chap. 4 : Naissance de l'asile, Paris, Gallimard, d. 1972, p. 484-487, 492-496, 501-511, 523-527. Cf. aussi R. Castel, Le traitement moral. Thrapeutique mentale et contrle social au xtxe sicle, Topique, 1970, n 2, fvrier, p. 109-129.

14. Ph. Pinel, Trait mdico-philosophique, op. cit., section II, xxi : Caractre des alins les plus violens et dangereux, et expdiens prendre pour les rprimer, p. 90-91.

15. Ibid., section II, VIII : Avantage d'branler fortement l'imagination d'un alin dans certains cas, p. 60-61.

16. M. Foucault, Folie et Draison. Histoire de la folie l'ge classique, Paris, Plon, 1961.

17. Par exemple dans l'Histoire de la folie, I" partie, chap. v : Les insenss, d. 1972, p. 169 et 174; IIe partie, chap. i : Le fou au jardin des espces, p. 223 ;

 

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IIIe partie, chap. n : Le nouveau partage, p. 407 et 415. Le point de dpart de cette critique de la notion de perception ou d' exprience se trouve dans L'Archologie du savoir, Paris, Gallimard ( Bibliothque des sciences humaines), 1969, chap. tn : La formation des objets et chap. iv : La formation des modalits nonciatives, p. 55-74.

18. La notion de violence sous-tend les analyses des modes de traitement entreprises dans la IIe partie de l'Histoire de la folie, IV: Mdecins et malades, d. 1972, p. 327-328 et 358, et la IIIe partie, chap. IV : Naissance de l'asile, p. 497, 502-503, 508, 520. (Cf. infra, Situation du cours, p. 362 sq.)

19. Ainsi les analyses consacres la Naissance de l'asile, ibid., p. 483-530.

20. Sur le rle du modle familial dans la rorganisation des rapports entre folie et raison et la constitution de l'asile, cf. ibid., p. 509-511.

21. Allusion aux analyses de Louis Althusser qui introduit le concept d' appareil d'tat dans son article : Idologie et appareils idologiques d'tat. Notes pour une recherche, La Pense. Revue du rationalisme moderne, n 151, juin 1970, p. 3-38; repris dans Positions (1964-1975), Paris, ditions Sociales, 1976, p. 65-125.

 

 

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LEON DU 14 NOVEMBRE 1973

Scne de gurison : George III. De la macrophysique de la souverainet la microphysique du pouvoir disciplinaire. - La nouvelle figure du fou. - Petite encyclopdie des scnes de gurison. - Pratique de l'hypnose et hystrie. - La scne psychanalytique ; scne antipsychiatrique. - Mary Barnes Kingsley Hall. - Manipulation de la folie et stratagme de vrit : Mason Cox.

 

Vous connaissez tous videmment ce qui passe pour tre la grande scne fondatrice de la psychiatrie moderne - enfin, de la psychiatrie tout court -, qui s'est inaugure au dbut du XIX sicle. Cette scne, c'est la fameuse scne de Pinel qui, dans ce qui n'tait pas encore exactement un hpital, Bictre, a fait tomber les chanes qui attachaient les fous furieux au fond de leur cachot; et ces fous furieux qu'on retenait parce qu'on craignait, si on les laissait libres, qu'ils ne donnent cours leur fureur, ces furieux, peine dtachs de leurs liens, expriment leur reconnaissance Pinel et entrent, par le fait mme, dans la voie de la gurison. Voil donc ce qui passe pour la scne initiale, fondatrice, de la psychiatrie'.

Or, en fait, il y a une autre scne qui n'a pas eu la fortune de celle-l, bien que, l'poque mme, elle ait eu, pour des raisons qu'il est facile de comprendre, beaucoup de retentissement. C'est une scne qui s'est passe non pas en France, mais en Angleterre, - qui a d'ailleurs t rapporte avec un certain dtail par Pinel dans le Trait mdico-philosophique de l'an IX (1800) -, et qui, vous allez le voir tout de suite, .i a pas manqu d'avoir une espce de force, de prestance plastique, dans la mesure o, non pas l'poque o elle s'est passe - elle se situe en 1788 -, mais l'poque o elle a t connue en France et o finalement elle a t connue dans l'Europe entire, c'tait devenu, disons, une certaine habitude chez les rois de perdre la tte. C'est une scne qui est importante parce qu'elle met en scne exactement ce que pouvait tre, ds cette poque-l, la pratique psychiatrique en tant que manipulation rgle et concerte des rapports de pouvoir.

 

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Voici le texte de Pinel qui est celui qui a circul en France et fait connatre cette affaire

Un monarque [George III roi d'Angleterre ; M.F.] tombe dans la manie, et pour rendre sa gurison plus prompte et plus solide, on ne met aucune restriction aux mesures de prudence de celui qui le dirige [remarquez le mot : c'est le mdecin; M.F.] ; ds lors, tout l'appareil de la royaut s'vanouit, l'alin, loign de sa famille et de tout ce qui l'entoure, est relgu dans un palais isol, et on l'enferme seul dans une chambre dont le carreau et les murs sont couverts de matelas pour qu'il soit dans l'impuissance de se blesser. Celui qui dirige le traitement lui dclare qu'il n'est plus souverain, mais qu'il doit dsormais tre docile et soumis. Deux de ses anciens pages, d'une stature d'Hercule, sont chargs de veiller ses besoins et de lui rendre tous les bons offices que son tat exige, mais de le convaincre aussi qu'il est sous leur entire dpendance, et qu'il doit dsormais leur obir. Ils gardent avec lui un tranquille silence, mais dans toutes les occasions ils lui font sentir combien ils lui sont suprieurs en force. Un jour l'alin, dans son fougueux dlire, accueille trs durement son ancien mdecin lors de sa visite, et le barbouille de salets et d'ordures. Un des pages entre aussitt dans la chambre sans mot dire, saisit par la ceinture le dlirant rduit lui-mme un tat de salet dgotante, le renverse avec force sur un tas de matelas, le dshabille, le lave avec une ponge, change ses vtements, et le regardant avec fiert, sort aussitt et va reprendre son poste. De pareilles leons, rptes par intervalles pendant quelques mois et secondes par d'autres moyens du traitement, ont produit une gurison solide et sans rechute 2.

Je voudrais analyser un peu les lments de cette scne. Il y a d'abord, me semble-t-il, quelque chose qui est trs clatant dans le texte de Pinel, qu'il a emprunt Willis qui tait le mdecin de George 1113. Il me semble que ce qui apparat d'abord, c'est, au fond, une crmonie, une crmonie de destitution, une sorte de sacre l'envers o l'on indique trs clairement qu'il s'agit de placer le roi sous une dpendance totale ; vous vous souvenez des mots : tout l'appareil de la royaut s'vanouit, et le mdecin, qui est en quelque sorte l'oprateur de ce dcouronnement, de cette dsacralisation, lui dclare explicitement qu' il n'est plus souverain.

Dcret, par consquent, de destitution : le roi est rduit l'impuissance. Et il me semble mme que les matelas qui l'entourent et qui jouent un [si grand] rle" la fois dans le dcor et dans la scne finale, sont importants. Le matelas, c'est la fois ce qui isole le roi du monde

*(Enregistrement:) un rle si important

 

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extrieur, ce qui l'empche aussi bien d'entendre et de voir que de communiquer l'extrieur ses ordres ; c'est--dire que par les matelas, toutes les fonctions essentielles de la monarchie sont, au sens strict, mises entre parenthses. Et, la place de ce sceptre, de cette couronne, de cette pe qui devaient rendre visible et sensible tous les spectateurs la puissance universelle du roi rgnant sur son royaume, la place de ces signes, il n'y a plus que les matelas qui l'enferment et le rduisent, l o il est, ce qu'il est, c'est--dire son corps.

Destitution, chute du roi, par consquent ; mais je n'ai pas l'impression que a soit du mme type que ce qu'on pourrait trouver, disons, dans un drame shakespearien : ce n'est ni Richard III menac de tomber sous la puissance d'un autre souverain 4, ni le roi Lear dpouill de sa souverainet et errant travers le monde dans la solitude, la misre et la folies. En fait la folie du roi [George III], la diffrence de celle du roi Lear qui le faisait errer travers le monde, le fixe en un point prcis et, surtout, le fait tomber sous un pouvoir qui n'est pas un autre pouvoir souverain; elle le fait tomber sous un pouvoir qui est d'un tout autre type que celui de la souverainet et qui, je crois, s'y oppose terme terme. C'est un pouvoir anonyme, sans nom, sans visage, c'est un pouvoir qui est rparti entre diffrentes personnes ; c'est un pouvoir, surtout, qui se manifeste par l'implacabilit d'un rglement qui ne se formule mme pas, puisque, au fond, rien n'est dit, et il est bien crit dans le texte que tous les agents du pouvoir restent muets. C'est le mutisme du rglement qui vient en quelque sorte recouvrir la place laisse vide par le dcouronnement du roi.

Non pas, par consquent, chute d'un pouvoir souverain sous un autre pouvoir souverain, mais passage d'un pouvoir souverain, qui a t dcapit par la folie qui s'est empare de la tte du roi et a t dcouronn par cette espce de crmonie qui indique au roi qu'il n'est plus souverain, un pouvoir autre. Eh bien, la place de ce pouvoir dcapit et dcouronn, s'installe un pouvoir anonyme multiple, blafard, sans couleur, qui est au fond le pouvoir que j'appellerai de la discipline. Un pouvoir de type souverainet est remplac par un pouvoir qu'on pourrait dire de discipline, et dont l'effet n'est pas du tout de consacrer le pouvoir de quelqu'un, de concentrer le pouvoir dans un individu visible et nomm, mais de ne produire d'effet que sur sa cible, sur le corps et la personne mme du roi dcouronn, qui doit tre par ce nouveau pouvoir rendu docile et soumis 6.

Alors que le pouvoir souverain se manifeste essentiellement par les symboles de la force fulgurante de l'individu qui le dtient, le pouvoir disciplinaire, lui, est un pouvoir discret, rparti ; c'est un pouvoir qui

 

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fonctionne en rseau et dont la visibilit ne se trouve que dans la docilit et la soumission de ceux sur qui, en silence, il s'exerce. Et c'est cela qui est, je crois, l'essentiel de cette scne : l'affrontement, la soumission, l'articulation d'un pouvoir souverain un pouvoir disciplinaire.

Les agents de ce pouvoir disciplinaire, quels sont-ils ? Vous voyez que, trs curieusement, le mdecin lui-mme, celui qui a organis tout, celui qui est bien, en effet, jusqu' un certain point l'lment focal, le noyau de ce systme disciplinaire, n'apparat pas lui-mme : Willis n'est jamais l. Et quand on trouvera un peu plus tard la scne du mdecin, c'est un ancien mdecin prcisment et ce n'est pas Willis lui-mme. Quels sont alors les agents du pouvoir? Il est dit que ce sont deux anciens pages de stature herculenne.

L, je crois qu'il faut s'arrter un petit peu, car dans la scne aussi ils ont une grande importance. titre d'hypothse, et sous rserve d'erreur, je dirai qu'il faut comparer ce rapport des pages herculens au roi fou et dpouill des thmes iconographiques. Je pense que la force plastique de cette histoire est due, en partie, au fait que, justement, on a l des lments [...'] de l'iconographie traditionnelle dans laquelle les souverains sont reprsents. Or, le roi et ses serviteurs sont traditionnellement reprsents, me semble-t-il, sous deux formes.

Ou bien la reprsentation du roi guerrier, en cuirasse, en armes, du roi qui dploie et rend sensible sa toute-puissance, le roi Hercule, si vous voulez ; et, ct de lui, au-dessous de lui, soumis cette espce de puissance crasante, des personnages qui sont la reprsentation de la soumission, de la faiblesse, de la dfaite, de l'esclavage, ventuellement de la beaut. Voil, si vous voulez, une des premires oppositions que l'on trouve dans l'iconographie de la puissance royale.

Vous avez une autre possibilit, avec un jeu d'oppositions, mais qui se fait d'une autre manire. C'est le roi, non pas herculen, mais le roi stature humaine, qui est au contraire dpouill de tous les signes visibles et immdiats de la force physique, qui n'est revtu que des symboles de sa puissance ; le roi dans son hermine, avec son sceptre, son globe, et puis, au-dessous de lui ou l'accompagnant, la reprsentation visible d'une force qui lui est soumise : les soldats, les pages, les serviteurs qui sont la reprsentation d'une force, mais d'une force qui est en quelque sorte commande silencieusement par l'intermdiaire de ces lments symboliques du pouvoir : sceptre, hermine, couronne, etc. Il me semble que c'est comme cela, en gros, qu'on voit reprsents dans l'iconographie les

 

*(Enregistrement:) qui font partie

 

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rapports du roi aux serviteurs : toujours sur le mode de l'opposition, mais sous la forme de ces deux oppositions.

Or, ici, dans cette scne raconte par Pinel partir de Willis, vous retrouvez ces mmes lments, mais alors entirement dplacs et transforms. D'une part, vous avez la force sauvage du roi, qui est redevenu la bte humaine, le roi qui est exactement dans la position de ces esclaves soumis et enchans que l'on trouvait dans la premire des versions iconographiques dont je vous parlais ; et, en face de cela, la force retenue, discipline, sereine, des serviteurs. Dans cette opposition du roi redevenu force sauvage et des serviteurs qui sont, eux, la reprsentation visible d'une force, mais d'une force discipline, je crois que vous avez bien l le point o s'accroche le passage d'une souverainet en train de disparatre un pouvoir disciplinaire qui est en train de se constituer et qui trouve dans ces pages muets, muscls, somptueux, la fois obissants et tout-puissants, il me semble, son visage mme.

Or, comment ces serviteurs herculens exercent-ils leurs fonctions ? L encore, je crois que le texte est prendre avec un certain dtail. Il est bien dit que ces serviteurs herculens sont l pour servir le roi ; il est mme dit trs exactement qu'ils sont destins assurer le service de ses besoins et de son tat. Or il me semble que dans ce qu'on pourrait appeler le pouvoir de souverainet, le serviteur est bien, en effet, au service des besoins du souverain ; il doit bien satisfaire aux exigences et aux ncessits de son tat : c'est lui, en effet, qui habille et dshabille le roi, qui assure le service de son corps, de sa propret, etc. Mais, chaque fois que le serviteur assure ainsi le service des besoins et de l'tat du souverain, c'est essentiellement parce que telle est la volont du souverain ; c'est--dire que la volont du souverain lie le serviteur et le lie, lui, individuellement, en tant qu'il est tel ou tel serviteur, cette fonction qui consiste assurer le service des besoins et de l'tat. La volont du roi, son statut de roi, c'est cela qui fixe le serviteur ses besoins et son tat.

Or, dans le rapport de discipline que l'on voit tout de suite apparatre, le serviteur est au service non pas du tout de la volont du roi, ou ce n'est pas parce que telle est la volont du roi qu'il se trouve au service des besoins du roi; il est au service des besoins et de l'tat du roi sans que ni la volont ni le statut du souverain interviennent; ce sont seules les exigences en quelque sorte mcaniques du corps qui fixent et dterminent ce que doit tre le service du serviteur. Dconnexion, par consquent, entre la volont et le besoin, le statut et l'tat. Et le serviteur n'interviendra somme force de rpression, il ne quittera le service pour devenir frein

 

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la volont du roi que lorsque celle-ci viendra s'exprimer au-dessus de ses besoins, au-dessus de son tat.

Voil, en gros, si vous voulez, le dcor de la scne ; et maintenant, je voudrais passer ce qui est l'pisode mme, important, de cette scne ainsi situe, c'est--dire l'pisode de l'affrontement avec le mdecin Un jour l'alin, dans son fougueux dlire, accueille trs durement son ancien mdecin lors de sa visite, et le barbouille de salets et d'ordures. Un des pages entre aussitt dans la chambre sans mot dire, saisit par la ceinture le dlirant 7...

Aprs, si vous voulez, la scne de la dchance, du dcouronnement, c'est maintenant la scne du dchet, de l'excrment, de l'ordure. Ce n'est plus simplement le roi qui est dcouronn, ce n'est pas simplement la dpossession des attributs de la souverainet, c'est l'inversion totale de la souverainet. Ce roi n'a plus pour force que son corps rduit l'tat sauvage, et il n'a plus pour armes que les djections de son corps, et c'est prcisment de ces armes-l qu'il va se servir contre son mdecin. Or je crois que, ce faisant, le roi inverse effectivement sa souverainet, non seulement parce qu'il a remplac son sceptre et son pe par ses immondices, mais parce que, trs prcisment, il reprend l un geste qui a sa signification historique. Ce geste qui consiste jeter boue et immondices sur quelqu'un, c'est le geste sculaire de l'insurrection contre les puissants.

Maintenant, il y a toute une tradition qui veut que l'on ne parle de l'ordure, de l'immondice que comme symbole de l'argent; mais, enfin, il y aurait faire une trs srieuse histoire politique de l'ordure et de l'immondice, une histoire la fois politique et mdicale de la manire dont l'ordure et l'immondice ont pu tre un problme en elles-mmes et sans aucune symbolisation d'aucun ordre: ont pu tre un problme conomique, un problme mdical, bien sr, mais ont pu aussi tre l'enjeu d'une lutte politique, qui est trs claire au XVIIe, et surtout au XVIIIe sicle. Et ce geste profanateur qui consiste jeter la boue, l'immondice et l'ordure sur le carrosse, sur la soie et l'hermine des grands, eh bien, le roi George III savait parfaitement, pour en avoir t victime, ce que a signifiait.

On a donc ici le renversement total de ce qu'est la fonction souveraine, puisque le roi reprend le geste insurrectionnel, non seulement des pauvres, mais de ceux qui sont les plus pauvres parmi les pauvres. Car les paysans, quand ils se rvoltaient, utilisaient pour se battre les instruments dont ils disposaient: faux, btons, etc.; les artisans se servaient galement de leurs outils de travail, et c'taient seulement les plus pauvres, ceux qui n'avaient rien, qui allaient ramasser dans la rue les cailloux et

 

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les ordures pour les jeter sur les puissants. C'est ce rle-l que le roi est en train de reprendre dans son affrontement avec le pouvoir mdical qui entre dans la pice o il se trouve. La souverainet la fois affole et inverse contre la discipline blafarde.

Et c'est ce moment-l qu'intervient le page muet, muscl, invincible, qui entre, qui ceinture le roi, l'abat sur le lit, le met nu, le lave avec une ponge et se retire, comme dit le texte, en le regardant avec fiert 8. Et vous trouvez l, encore une fois, le dplacement des lments d'une scne de pouvoir, qui n'est plus, cette fois, de l'ordre du couronnement, de la reprsentation iconographique; c'est, vous le voyez bien, l'chafaud, c'est la scne du supplice. Mais, l aussi, avec inversion et dplacement l o celui qui attente la souverainet, qui lui jette des cailloux et des immondices aurait t tu, pendu et dpec selon la loi anglaise, eh bien, la discipline, au contraire, qui intervient maintenant sous la forme du page, va matriser, abattre, mettre nu, nettoyer, rendre le corps la fois propre et vrai.

Voil ce que je voulais vous dire sur cette scne qui me parat tre, beaucoup plus que la scne de Pinel dlivrant les fous, trs signaltique de ce qui se trouve mis en jeu dans la pratique que j'appelle proto-psychiatrique, c'est--dire, en gros, celle qui se dveloppe dans les dernires annes du XVIIIe et dans les vingt ou trente premires annes du XIXe sicle, avant le grand difice institutionnel de l'asile psychiatrique qu'on peut situer au cours des annes 1830-1840, - disons 1838, en France, avec la loi sur l'internement et l'organisation des grands hpitaux psychiatriques 9.

Cette scne me parat importante. D'abord parce qu'elle me permet de rectifier une erreur que j'ai commise dans l'Histoire de la folie. Vous voyez qu'il n'est aucunement question ici de l'imposition de quelque chose comme un modle familial la pratique psychiatrique ; ce n'est pas vrai que ce soient le pre et la mre, ce n'est pas vrai que ce soient les rapports caractristiques de la structure familiale que la pratique psychiatrique irait emprunter et viendrait plaquer sur la folie et sur la direction des alins. Le rapport la famille, il va se produire dans l'histoire de la psychiatrie, mais il se produira plus tard, et, autant que je puisse voir jusqu' prsent, c'est du ct de l'hystrie qu'il faut saisir le moment o se fait la greffe d'un modle familial sur la pratique psychiatrique.

Vous voyez galement que cette cure dont Pinel dit, avec un optimisme que les faits ont ensuite dmenti, qu'elle aurait produit une gurison solide et sans rechute 10, vous voyez qu'elle se fait sans rien qui puisse valoir comme description, analyse, diagnostic, connaissance en vrit de ce qu'est la maladie du roi. L encore, tout comme le modle

 

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de la famille n'intervient que tard, le moment de la vrit interviendra plus tard dans la pratique psychiatrique.

Enfin, je voudrais souligner ceci : c'est que vous voyez ici trs nettement un jeu d'lments, qui sont trs strictement ceux du pouvoir, mis en jeu, dplacs, retourns, etc. - et ce, en dehors de toute institution. Et j'ai l'impression, l encore, que le moment de l'institution n'est pas pralable ces rapports de pouvoir. C'est--dire que ce n'est pas l'institution qui dtermine ces rapports de pouvoir, pas plus que ce n'est un discours de vrit qui les prescrit, pas plus que ce n'est le modle familial qui les suggre. En fait, ces rapports de pouvoir, vous les voyez fonctionner, j'allais dire presque nu, dans une scne comme celle-l. Et c'est en ceci qu'elle me parat dgager assez bien le socle de rapports de pouvoir qui constituent l'lment nuclaire de la pratique psychiatrique, partir de quoi, en effet, on va voir ensuite se btir des difices institutionnels, surgir des discours de vrit, partir de quoi on va voir aussi se greffer ou s'importer un certain nombre de modles.

Mais, pour l'instant, nous en sommes l'mergence de quelque chose qui est le pouvoir disciplinaire, dont il me semble que la figure spcifique apparat ici avec une singulire clart dans la mesure mme o ce pouvoir disciplinaire se trouve, dans le cas occurrent, affront une autre forme de pouvoir politique que j'appellerai le pouvoir de souverainet. C'est--dire que si les premires hypothses qui me conduisent maintenant sont exactes, il ne suffirait pas de dire : dans la pratique psychiatrique, ds l'origine, on trouve quelque chose comme un pouvoir politique; il me semble que c'est plus compliqu, a deviendra d'ailleurs de plus en plus compliqu. Pour l'instant, je voudrais faire une schmatisation. Ce n'est pas n'importe quel pouvoir politique, ce sont deux types de pouvoir parfaitement distincts et correspondant deux systmes, deux fonctionnements diffrents : la macrophysique de la souverainet telle qu'elle pouvait fonctionner dans un gouvernement post-fodal, pr-industriel, et puis la microphysique du pouvoir disciplinaire, dont on trouve le fonctionnement dans les diffrents lments que je vous donne et qui, l, apparat, s'appuyant en quelque sorte sur les lments dconnects, dlabrs, dmasqus du pouvoir souverain.

Transformation, donc, du rapport de souverainet en pouvoir de discipline. Et vous voyez qu'au coeur de tout cela, il y a, au fond, une espce de proposition gnrale qui est celle-ci : Si tu es fou, tu as beau tre roi, tu ne seras plus roi, ou encore : Tu as beau tre fou, ce n'est pas pour cela que tu seras roi. Le roi, George III en l'occurrence, n'a pu gurir dans la scne de Willis, dans la fable, si vous voulez, de Pinel, que dans

 

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la mesure o il n'a pas t trait en roi, et dans la mesure o il a t soumis une force qui n'tait pas celle du pouvoir royal. La proposition : Tu n'es pas roi me parat tre au coeur de cette espce de proto-psychiatrie dont j'essaie de faire l'analyse. Et si vous vous rfrez alors aux textes de Descartes o il est question des fous qui se prennent pour des rois, vous remarquez que les deux exemples que Descartes donne de la folie, ce sont : se prendre pour un roi ou avoir un corps de verre 11. C'est qu' dire vrai, pour Descartes et d'une faon gnrale [...*] pour tous ceux qui ont parl de la folie jusqu' la fin du XVIIIe sicle, se prendre pour un roi ou croire qu'on a un corps de verre, c'tait exactement la mme chose, c'est--dire que c'tait deux types d'erreurs absolument quivalentes, qui contredisaient immdiatement les donnes les plus lmentaires de la sensation. Se prendre pour un roi, croire qu'on a un corps de verre, c'tait signaltique, tout simplement, de la folie comme erreur.

Dsormais, il me semble que se croire roi c'est, dans cette pratique proto-psychiatrique, et, par consquent pour tous les discours de vrit qui vont se brancher partir de cela, se croire roi, c'est le vrai secret de la folie. Et quand vous voyez la manire dont on analysait l'poque un dlire, une illusion, une hallucination, etc., que quelqu'un se croie roi, c'est--dire que le contenu de son dlire ce soit de se supposer exercer le pouvoir royal, ou qu'au contraire ce soit de se croire ruin, perscut ou rejet par l'humanit entire, peu importe. Pour les psychiatres de l'poque, le fait d'imposer ainsi cette croyance, de l'opposer toutes les preuves, de l'objecter mme au savoir mdical, de vouloir l'imposer au mdecin et, finalement, tout l'asile, l'objecter ainsi toute autre forme de certitude ou de savoir, c'est cela qui est une manire de se croire roi. Que vous vous croyiez roi ou que vous vous croyiez misrable, vouloir imposer cette certitude comme une espce de tyrannie tous ceux qui vous entourent, c'est cela qui est au fond se croire roi ; et c'est en cela que toute folie est une espce de croyance enracine dans le fait que l'on est le roi du monde. Les psychiatres du dbut du XIXe sicle auraient pu dire qu'tre fou, c'tait prendre le pouvoir dans sa tte. Et, d'ailleurs, Georget, dans un texte de 1820, le trait De la folie, prsentait comme tant au fond le grand problme de la psychiatrie : celui qui se croit roi, comment le dissuader ? 12.

Si j'ai insist ainsi sur cette scne du roi, il y a cela un certain nombre de raisons. D'abord, il me semble que a permet de comprendre un peu

 

* (Enregistrement :) on peut dire

 

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mieux cette autre scne fondatrice de la psychiatrie dont je vous parlais au dbut, qui est la scne de Pinel, la scne de la dlivrance. En apparence, Pinel, Bictre en 1792, entrant dans les cachots, tant les chanes de tel ou tel malade qui se trouvait enferm et attach depuis des semaines ou des mois, c'est exactement le contraire de l'histoire du roi qu'on dpossde, c'est exactement le contraire de l'histoire du roi qu'on enferme, qu'on ceinture et qu'on fait surveiller par des pages muscls. En fait, quand on regarde les choses, on s'aperoit que les deux scnes sont en continuit.

Lorsque Pinel libre les malades enferms dans les cachots, il s'agit d'tablir entre le librateur et ceux qui viennent d'tre dlivrs une certaine dette de reconnaissance qui va et doit tre acquitte de deux faons. Premirement, le dlivr va acquitter sa dette continment et volontairement par l'obissance ; on va donc remplacer la violence sauvage d'un corps, qui n'tait retenue que par la violence des chanes, par la soumission constante d'une volont une autre. Autrement dit, enlever les chanes, c'est assurer par le biais d'une obissance reconnaissante quelque chose comme un assujettissement. Et la dette sera ponge d'une seconde faon, et cette fois, involontairement de la part du malade; c'est que, partir du moment o il sera ainsi assujetti, o l'acquittement volontaire et continu de la dette de reconnaissance l'aura fait se soumettre la discipline du pouvoir mdical, le jeu mme de cette discipline et sa seule force vont faire que le malade sera guri. Du coup, la gurison deviendra involontairement la seconde monnaie de la pice de la dlivrance, la manire dont le malade, ou plutt, la maladie du malade paiera au mdecin la reconnaissance qu'elle lui doit.

Vous voyez que, en fait, cette scne de la dlivrance, bien sr, on le sait, ce n'est pas exactement une scne d'humanisme ; mais je crois qu'on peut l'analyser comme tant un rapport de pouvoir, ou encore comme la transformation d'un certain rapport de pouvoir qui tait de violence, - la prison, le cachot, les chanes : l encore, tout ceci relve de la vieille forme de pouvoir de souverainet -, en un rapport d'assujettissement qui est un rapport de discipline.

Voil la premire raison pour laquelle j'ai racont l'histoire de George III. C'est qu'elle me parat inaugurer toute une pratique psychiatrique dont on attribue en gnral le mrite Pinel.

L'autre raison pour laquelle je l'avais cite, c'est qu'il me semble que la scne de George III s'inscrit dans toute une srie d'autres scnes. D'abord, dans toute une srie de scnes qui, pendant les vingt-cinq ou trente premires annes du XIXe sicle, vont constituer cette pratique

 

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proto-psychiatrique. On pourrait dire qu'il y a eu pendant le premier quart du XIXe sicle une espce de petite encyclopdie des gurisons canoniques qui a t constitue partir des cas publis par Haslam 13, Pinel 14 Esquirol 15, Fodr 16, Georget 17, Guislain 18. Et cette petite encyclopdie comporte une cinquantaine de cas qu'on retrouve, circulant ainsi dans tous les traits de psychiatrie de l'poque, et qui obissent tous peu prs un modle analogue. Voici, si vous voulez, un ou deux exemples qui montrent, je crois, d'une faon trs claire comment toutes ces scnes de gurison s'apparentent cette scne majeure de la gurison de George III.

Voici, par exemple, dans le Trait mdico philosophique de Pinel, l'histoire suivante : Un militaire, encore dans un tat d'alination [...] est tout coup domin par l'ide exclusive de son dpart pour l'arme. Il se refuse rentrer le soir dans sa loge comme on lui en donne l'ordre. Une fois qu'il est dans sa loge, il se met tout dchirer, tout salir; alors, on l'attache sur son lit. Huit jours se passent dans cet tat violent, et il parat enfin entrevoir qu'il n'est pas le matre de suivre ses caprices. Le matin, durant la ronde du chef, il prend le ton le plus soumis, et lui baisant la main : "Tu m'as promis, lui dit-il, de me rendre la libert dans l'intrieur de l'hospice, si j'tais tranquille ; eh bien ! je te somme de tenir ta parole." L'autre lui exprime, en souriant, le plaisir qu'il prouve de cet heureux retour sur lui-mme; il lui parle avec douceur, et dans l'instant il fait cesser toute contrainte 19...

Autre exemple : un homme tait occup par l'ide exclusive de sa toute-puissance. Une seule considration l'arrtait, la crainte de faire prir l'arme de Cond [...] qui, suivant lui, tait destine remplir les desseins de l'ternel. Comment arriver matriser cette croyance? Le mdecin guettait de sa part un cart qui le mt dans ses torts et autorist le traiter avec rigueur. Et voil en effet, par chance, qu' un jour que le surveillant se plaignait lui des salets et des ordures qu'il avait laisses dans sa loge, l'alin s'emporta contre lui avec violence, et menaa de l'anantir. C'tait l une occasion favorable de le punir, et de le convaincre que sa puissance tait chimrique 20.

Encore un autre exemple : Un alin de l'hospice de Bictre, qui n'avait d'autre dlire que celui de se croire une victime de la Rvolution, rpte jour et nuit qu'il est prt subir son sort. Puisqu'il doit tre guillotin, il pense qu'il n'est plus ncessaire de prendre soin de sa personne ; il refuse de se coucher dans son lit, et reste tendu sur le pav. Le surveillant est oblig de recourir la contrainte : L'alin est fix sur son lit avec des liens, mais il cherche se venger en refusant toute sorte d'aliments avec l'obstination la plus invincible. Exhortations, promesses,

 

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menaces, tout est vain. Mais au bout d'un certain temps le malade a soif; il boit de l'eau, mais il repousse avec duret le bouillon mme qu'on lui offre ou toute autre nourriture liquide ou solide. Vers le douzime jour, le surveillant lui annonce qu'il va dsormais le priver de sa boisson d'eau froide, puisqu'il se montre si indocile, et il lui substitue un bouillon gras. Enfin, la soif l'emporte, il prend avec avidit le bouillon. Les jours suivants, il prend des aliments solides et reprend ainsi peu peu tous les attributs d'une sant ferme et robuste 21.*

Je reviendrai sur toute la morphologie fine de ces scnes, mais je voudrais vous montrer qu'au dpart de la psychiatrie du XIXe sicle, avant mme et, je crois, trs indpendamment de toutes les formulations thoriques, avant mme et indpendamment de toutes les organisations institutionnelles, s'est trouve dfinie une certaine tactique de la manipulation de la folie qui dessinait en quelque sorte la trame de rapports de pouvoir ncessaires cette espce d'orthopdie mentale qui devait conduire la gurison. La scne de George III fait partie, au fond, de ces scnes ; elle en est une des premires.

Et je crois qu'on pourrait retracer ensuite l'avenir, le dveloppement, la transformation de ces scnes, et retrouver comment, dans quelles conditions, ces scnes proto-psychiatriques se sont dveloppes dans une premire phase qu'on pourrait appeler celle du traitement moral, dont Leuret a t le hros, au cours des annes 1840-1870 22.

Ensuite, cette mme scne proto-psychiatrique transforme par le traitement moral s'est trouve considrablement transforme par un pisode fondamental dans l'histoire de la psychiatrie, qui a t la fois la dcouverte et la pratique de l'hypnose, et l'analyse des phnomnes hystriques.

Vous avez, bien sr, la scne psychanalytique.

Et puis, enfin, vous avez la scne, si vous voulez, antipsychiatrique. Et il est tout de mme curieux de voir combien cette premire scne de la proto-psychiatrie, la scne de George III, est proche de celle que vous trouvez dans le livre de Mary Barres et Berke. Vous savez, l'histoire de Mary Barnes Kingsley Hall, o les lments sont peu prs ceux-l mme qu'on trouve dans l'histoire de George III

Un jour Mary chercha prouver mon amour pour elle par un test ultime. Elle se couvrit de merde et attendit ma raction. Le rcit qu'elle donne de cet incident m'amuse, car elle tait absolument sre que sa merde ne pourrait me dgoter. Je vous affirme que ce fut le contraire.

 

* Le manuscrit mentionne aussi un cas expos au paragraphe IX : Exemple propre faire voir avec quelle attention le caractre de l'alin doit tre tudi pour le ramener la raison (f. 196-197).

 

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Quand, sans me douter de rien, j'entrai dans la salle de jeu et qu'une Mary Barnes puante, semblant sortir d'une histoire d'pouvante, m'aborda, je fus saisi d'horreur et de dgot. Ma premire raction fut la fuite. Je m'loignai grands pas, le plus rapidement possible. Heureusement elle ne tenta pas de me suivre. J'aurais t capable de la battre.

Je me rappelle trs bien ma premire rflexion : "C'en est trop, nom de Dieu. J'en ai marre. partir de maintenant, elle n'a plus qu' soccuper d'elle toute seule. Je ne veux plus avoir affaire elle."

Puis Berke rflchit, se dit qu'aprs tout, s'il ne fait pas a, c'en sera fini avec elle; il ne le veut pas. Ce dernier argument n'admet pas de rplique. Il suit Mary Barnes, non sans beaucoup de rticence de sa part. Mary tait toujours dans la salle de jeu, la tte basse, en larmes. Je bredouillai quelque chose comme : "Allons, ce n'est rien. Montons et prenons un bon bain bien chaud." Il fallut au moins une heure pour laver Mary. Elle tait dans un tat lamentable. Elle avait de la merde partout, dans les cheveux, sous les bras, entre les orteils. Je revoyais le protagoniste d'un vieux film d'pouvante, The Mummy's Ghost 23.

En ralit, il n'a pas revu la proto-scne de l'histoire de la psychiatrie, c'est--dire l'histoire de George III : c'tait exactement cela.

Ce que je voudrais faire cette anne, c'est, au fond, une histoire de ces cnes psychiatriques, en tenant compte de ce qui est de ma part peut-tre postulat, en tout cas hypothse : c'est que cette scne psychiatrique et ce qui se trame dans cette scne, le jeu de pouvoir qui se dessine en elle doivent tre analyss avant tout ce qui peut tre soit organisation institutionnelle, soit discours de vrit, soit importation de modles. Et je voudrai tudier ces scnes en faisant aussi valoir une chose, c'est que cette scne dont je vous ai parl propos de George III, non seulement est .a premire d'une longue srie de scnes psychiatriques, mais elle fait partie historiquement de toute une autre srie de scnes. Vous retrouvez dans la scne proto-psychiatrique tout ce qu'on pourrait appeler la crmonie de souverainet : couronnement, dpossession, soumission, allgeance, reddition, restauration, etc., mais vous trouvez aussi la srie des -_fuels de service qui sont imposs par certains aux autres : donner des ordres, obir, observer des rgles, punir, rcompenser, rpondre, se taire. Vous trouvez la srie des procdures judiciaires : proclamer la loi, veiller eux infractions, obtenir un aveu, constater une faute, rendre un jugement, imposer une punition. Enfin, vous trouvez toute la srie des pratiques mdicales, essentiellement la grande pratique mdicale de la crise guetter le moment o la crise intervient, favoriser son droulement et son achvement, faire que les forces saines l'emportent sur les autres.

 

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Il me semble que si l'on veut faire une vraie histoire de la psychiatrie, en tout cas de la scne psychiatrique, c'est en la replaant dans cette srie de scnes : scnes de crmonie de souverainet, des rituels de service, des procdures judiciaires, des pratiques mdicales, et pas du tout en donnant comme point essentiel et point de dpart l'analyse de l'institution.* Soyons trs anti-institutionnaliste. Ce que je me propose cette anne, c'est de faire apparatre la microphysique du pouvoir, avant mme l'analyse de l'institution.

Maintenant, je voudrais voir de plus prs cette scne proto-psychiatrique dont je vous ai donn un premier aperu. Il me semble que la scne de George III constitue une coupure trs importante dans la mesure o elle tranche nettement avec un certain nombre de scnes qui avaient t la manire rgle et canonique de traiter la folie jusque-l. Il me semble que jusqu' la fin du XVIIIe sicle, et on en trouve encore des exemples au tout dbut du XIXe, la manipulation de la folie par les mdecins avait t de l'ordre du stratagme de vrit. Il s'agissait de constituer autour de la maladie, en quelque sorte dans le prolongement de la maladie, en la laissant filer et en la suivant, une sorte de monde la fois fictif et rel o la folie allait se prendre au pige d'une ralit qu'on avait insidieusement induite. Je vais vous en donner un exemple; c'est une observation de Mason Cox, qui a t publie en 1804 en Angleterre, et en 1806 en France, dans le livre intitul Observations sur la dmence.

Mr g de trente-six ans, d'un temprament mlancolique, mais extrmement attach l'tude, et sujet des accs de tristesse sans cause, passait quelquefois des nuits entires sur ses livres, et alors il tait extrmement sobre, ne buvait que de l'eau et se privait de toute nourriture animale. Ses amis lui reprsentrent en vain le tort qu'il ferait par l sa sant, et sa gouvernante, insistant fortement pour qu'il suivt un rgime diffrent, lui fit, par ses instances, natre l'ide qu'elle en voulait sa vie. Il alla jusqu' se persuader qu'elle avait form le plan de le faire mourir par des chemises empoisonnes l'influence desquelles il attribuait dj ses prtendues souffrances. Rien ne put le dissuader de cette ide sinistre. On prit enfin le parti de paratre y adhrer. On soumit une chemise suspecte une suite d'expriences chimiques faites en sa prsence avec beaucoup de formalits, et dont on arrangea le rsultat de manire prouver la vrit de ses soupons. On fit subir la gouvernante un interrogatoire qui, malgr ses protestations d'innocence, put la faire paratre

 

* Le manuscrit prcise la notion de scne : Par scne, ne pas entendre un pisode thtral, mais un rituel, une stratgie, une bataille.

 

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coupable. On obtint contre elle un prtendu mandat d'arrt, qu'on fit excuter en prsence du malade par de soi-disant officiers de Justice, qui firent semblant de l'emmener en prison. Aprs quoi, l'on fit une consultation en forme, dans laquelle plusieurs mdecins runis insistrent sur la ncessit de divers antidotes, qui, administrs pendant quelques semaines de suite, persuadrent enfin le malade de sa gurison. On lui prescrivit alors un rgime et un mode de vivre qui l'ont garanti de toute rechute 24.

Dans une histoire comme celle-l, vous voyez finalement comment une pratique psychiatrique a fonctionn, Au fond, il s'est agi de dvelopper, partir mme de l'ide dlirante, une sorte de labyrinthe absolument conforme au dlire lui-mme, homogne l'ide errone, dans lequel on promnerait le malade. Le malade croit, par exemple, que sa servante lui donne des chemises empeses de soufre qui lui irritent .a peau ; eh bien, on continue le dlire. On soumet les chemises une expertise chimique qui donne bien sr un rsultat positif; puisque c'est un rsultat positif, on soumet le cas un tribunal ; le tribunal reoit les preuves ; il formule un jugement, qui est une condamnation, et on fait semblant de conduire la servante en prison.

Organisation, donc, d'un labyrinthe homogne l'ide dlirante ; et, au bout de ce labyrinthe, ce qu'on place, et ce qui va prcisment oprer la gurison, c'est une sorte d'issue fourchue, d'issue deux niveaux. D'une part, il va y avoir un vnement qui se produit l'intrieur mme du dlire ; c'est--dire que, au niveau du dlire du malade, l'emprisonnement de la coupable sanctionne la vrit du dlire, mais, en mme temps, assure le malade qu'il est affranchi de ce qui, l'intrieur de son dlire, est cause de sa maladie. Donc vous avez cette premire issue, au niveau mme du dlire, authentifiant le dlire et mettant part ce qui, dans le dlire, fonctionne comme cause.

Or, ce qui se passe l au niveau du dlire, un autre niveau, c'est--dire au niveau des mdecins, au niveau de l'entourage, c'est tout autre _ose [...*] En faisant semblant d'emprisonner la servante, on la met hors eu. on l'carte du malade, et le malade se trouve ainsi mis l'abri de ce ..fui. dans la ralit, tait la cause de sa maladie, c'est--dire la mfiance :Au la haine qu'il avait pour elle. De sorte que ce qui est cause dans le - et

qui est cause du - dlire va se trouver par l court-circuit en une seule m mme opration.

Et il fallait que cette opration soit la mme ; c'est--dire qu'elle se produise au terme du labyrinthe mme du dlire, car pour les mdecins

 

* ( Enregistrement :) qui se passe.

 

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il tait bien clair que si la servante avait t purement et simplement carte, sans qu'elle soit carte en tant que cause l'intrieur du dlire, celui-ci aurait recommenc. Le malade se serait imagin qu'elle le poursuivait encore, qu'elle avait trouv un moyen de le circonvenir; ou il aurait report sur quelqu'un d'autre la mfiance qu'il avait l'gard de sa servante. partir du moment o l'on effectue le dlire, o on lui donne la ralit, o on l'authentifie et o, en mme temps, on supprime ce qui est cause dans le dlire, partir de ce moment-l on a les conditions pour que le dlire lui-mme se liquide.* Et si ces conditions pour que le dlire se liquide sont en mme temps la suppression de ce qui a caus le dlire lui-mme, du coup, la gurison est assure. Donc, si vous voulez, suppression de la cause du dlire, suppression de la cause dans le dlire. Et c'est cette espce de fourche obtenue par le labyrinthe de la vrification fictive qui assure le principe mme de la gurison.

Car, - et c'est l le troisime moment -, partir du moment o le malade a vraiment cru que son dlire tait la vrit, partir du moment o il a cru que ce qui, dans son dlire, tait la cause de sa maladie tait supprim, du coup, il se trouve dans la possibilit d'accepter une intervention mdicale. Sous prtexte de le gurir de la maladie qui lui avait t inflige par la servante, dans cette espce de brche, on glisse une mdication qui est mdication dans le dlire, mdication qui dans le dlire doit lui permettre d'chapper la maladie qu'avait provoque la servante, et qui est mdication du dlire puisqu'on lui donne en fait des mdicaments qui, en apaisant ses humeurs, en calmant son sang, en le dchargeant de tous les engorgements de son systme sanguin, etc., assurent la gurison. Et vous voyez qu'un lment de ralit, le mdicament, va fonctionner l encore deux niveaux : comme mdication dans le dlire et comme thrapeutique du dlire. Et c'est cette espce de jeu organis autour de la fiction de vrification du dlire qui assure effectivement la gurison.

Eh bien, c'est ce jeu de la vrit dans le dlire et du dlire qui va tre entirement supprim dans la pratique psychiatrique qui s'inaugure au dbut du XIXe sicle ; et il me semble que c'est l'mergence de ce qu'on peut appeler la pratique disciplinaire, c'est cette nouvelle microphysique du pouvoir qui va balayer tout cela, et mettre en place les lments nuclaires de toutes les scnes psychiatriques qui vont se dvelopper ensuite, et sur lesquelles se btiront et la thorie et l'institution psychiatriques.

 

* Le manuscrit ajoute : On supprime rellement, mais dans une forme virtuellement acceptable pour le dlire, ce qui dans le dlire fonctionne comme cause.

 

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NOTES

1. Philippe Pinel librant de leurs chanes les alins l'hospice de Bictre, - o, nomm le 6 aot 1793, il prend ses fonctions de mdecin des infirmeries le 11 septembre 1793 -, est la version que donne son fils an, Scipion Pinel (1795-1859), en la reportant en 1792, dans un article apocryphe attribu son pre : Sur l'abolition des chanes des alins, par Philippe Pinel, membre de l'Institut. Note extraite de ses cahiers, communique par M. Pinel fils, Archives gnrales de mdecine, 1- anne, t. 2, mai 1823, p. 15-17; et communication l'Acadmie de mdecine : Bictre en 1792. De l'abolition des chanes, Mmoires de l'Acadmie de mdecine, 1856, n 5, p. 32-40. Le peintre Charles Mller l'immortalise en 1849 dans un tableau intitul Pinel fait enlever les fers aux alins de Bictre. M. Foucault s'y rfre dans Histoire de la folie, op. cit., III partie, chap. iv, d. 1972, p. 483-484 et 496-501.

2. Ph. Pinel, Trait mdico philosophique sur l'alination mentale, ou la Manie, op. cit., section V : Police intrieure et surveillance tablir dans les hospices d'alins, vu : Les maniaques, durant leurs accs, doivent-ils tre condamns une rclusion troite?, p. 192-193. George III (1738-1820), roi de Grande-Bretagne et d'Irlande, prsenta plusieurs pisodes de troubles mentaux en 1765, 1788-1789, de fvrier juillet 1801, et d'octobre 1810 sa mort, le 29 janvier 1820. Cf. I. Macalpine & R. Hunter, George III and the Mad-Business, New York, Pantheon Books, 1969.

3. Sir Francis Willis (1718-1807), propritaire d'un tablissement dans le Lincolnshire pour personnes atteintes de troubles mentaux, est appel le 5 dcembre 1788 Londres dans le cadre d'une commission cre par le Parlement afin de se prononcer sur l'tat du roi. Willis soigne George III jusqu' la rmission de ses troubles en mars 1789; pisode mentionn par Ph. Pinel dans Observations sur le rgime moral qui est le plus propre rtablir, dans certains cas, la raison gare des monarques, art. cit (1789), p. 13-15 (reproduit in J.Postel, Gense de la psychiatrie. Les premiers crits de Philippe Pinel, Le Plessis-Robinson, Institut Synthlabo, coll. Les Empcheurs de penser en rond, 1998, p. 194-197) et dans le Trait mdicophilosophique, p. 192-193 et 286-290, o Pinel cite le Report from the Committee

Appointed to Examine the Physicians who Have Attended His Majesty during His Illness, touching the Present State of His Majesty's Health, Londres, 1789.

4. William Shakespeare, The Tragedy of King Richard the Third, drame historique, compos fin 1592 - dbut 1593, qui dcrit l'accession la royaut, par usurpation, de Richard, duc de Gloucester, frre du roi douard IV, puis sa mort la bataille de Bosworth /Richard III, trad. J. Malaplote, in Oeuvres compltes. Histoires II, d. bilingue, Paris, Robert Laffont (coll. Bouquins), 1997, p. 579-585.

5. The Tragedy of King Leur (joue la cour le 26 dcembre 1606, parue d'abord en 1608, puis, dans une version remanie en 1623) /Le Roi Lear, trad. G. Monsarrat, in Oeuvres compltes. Tragdies II, d. bilingue, Paris, Robert Laffont (coll. Bouquins), 1995, p. 371-581. M. Foucault s'y rfre dans Histoire de la folie (d. 1972, p. 49), et renvoie l'ouvrage de A. Adns, Shakespeare et la folie. tude mdicopsychologique, Paris, Maloine, 1935. Il y reviendra dans le Cours au Collge de France, anne 1983-1984: Le Gouvernement de soi et des autres. Le courage de la vrit, le 21 mars 1984.

 

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6. Ph. Pinel, Trait mdico-philosophique, op. cit., p. 192. 7. Ibid., p. 193.

8. Loc. cit.

9. Le 6 janvier 1838, le ministre de l'Intrieur, Adrien de Gasparin, prsente la chambre des Dputs un projet de loi sur les alins, qui est vot par la chambre des Pairs le 22 mars, et le 14 juin par la chambre des Dputs. Elle est promulgue le 30 juin 1838. Cf. R. Castel, L'Ordre psychiatrique. L'ge d'or de l'alinisme, Paris, d. de Minuit (colt Le Sens commun), 1976, p. 316-324.

10. Ph. Pinel, Trait mdico-philosophique, op. cit., p. 193.

11. Allusion Descartes voquant ces insenss de qui le cerveau est tellement troubl [...] qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont trs pauvres [...], ou s'imaginent avoir un corps de verre (Mditations touchant la premire philosophie (1641), trad. du duc de Luynes, 1647, Premire Mditation : Des choses que l'on peut rvoquer en doute, in Oeuvres et Lettres, d. par A. Bridoux, Paris, Gallimard ( Bibliothque de la Pliade), 1952, p. 268. Voir M. Foucault, Mon corps, ce papier, ce feu, Paideia, septembre 1971 (in Dits et crits, 19541988, d. par D. Defert & F. Ewald, collab. J. Lagrange, Paris, Gallimard, 1994, 4 vol. [ultrieurement : DE en rfrence cette dition] : cf. t. II, n 102, p. 245-268; et Histoire de la folie, op. cit., d. 1972, Appendice II, p. 583-603).

12. E.J. Georget : Rien au monde ne peut les en dissuader. Dites [...] un prtendu roi qu'il ne l'est pas, il vous rpondra par des invectives (De la folie. Considrations sur cette maladie..., op. cit., p. 282).

13. Cf. supra, p. 19, note 7.

14. Cf. ibid., note 4.- Le manuscrit mentionne des cas figurant dans la section II, vu : Effets d'une rpression nergique, p. 58-59; xxm (cit), p. 96-97; et la section V : Police intrieure et surveillance tablir dans les hospices d'alins, chap. 3, p. 181-183 et 9, p. 196-197.

15. Cf. ibid., note 5.

16. F.E. Fodr, [1l Trait du dlire, op.cit. ; [21 Essai mdico-lgal sur les diverses espces de folie vraie, simule et raisonne, sur leurs causes et les moyens de les distinguer, sur leurs effets excusant ou attnuant devant les tribunaux, et sur leur association avec les penchants au crime et plusieurs maladies physiques et morales, Strasbourg, Le Roux, 1832.

17. E.J. Georget, [1l De la folie, op. cit. ; [2l De la physiologie du systme nerveux et spcialement du cerveau. Recherches sur les maladies nerveuses en gnral, et en particulier sur le sige, la nature et le traitement de l'hystrie, de l'hypocondrie, de l'pilepsie et de l'asthme convulsif, Paris, J.-B. Baillire, 1821, 2 vol.

18. Joseph Guislain (1797-1860), [il Trait sur l'alination mentale et sur les hospices des alins, Amsterdam, Van der Hey et Gartman, 1826, 2 vol. ; [2l Trait sur les phrnopathies ou Doctrine naturelle nouvelle des maladies mentales, base sur des observations pratiques et statistiques, et l'tude des causes, de la nature des symptmes, du pronostic, du diagnostic et du traitement de ces affections, Bruxelles, tablissement Encyclographique, 1833.

19. Ph. Pinel, Trait mdico-philosophique, op. cit., section II, vil, p. 58-59. 20. Ibid., xxiii, p. 96-97 n. 1.

21. Ibid., section V, In, p. 181-183.

22. Franois Leuret dveloppe ses conceptions dans : [1] Mmoire sur le traitement moral de la folie, Mmoires de l'Acadmie royale de mdecine, t. 7, Paris,

 

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1838, p. 552-576; [2] Du traitement moral de la folie, op. cit. ; [3] Mmoire sur la rvulsion morale dans le traitement de la folie, Mmoires de l'Acadmie royale de mdecine, t. 9, 1841, p. 655-671; [4] Des indications suivre dans le traitement moral de la folie, Paris, Le Normant, 1846.

23. Mary Barnes, infirmire, entre, quarante-deux ans, au centre d'accueil de Kingsley Hall ouvert en 1965 pour des personnels souffrant de troubles mentaux, avant de fermer le 31 mai 1970. Elle y passera cinq ans et son histoire est connue par l'ouvrage qu'elle crit avec son thrapeute. Cf. M. Barnes & J. Berke, Mary Barnes. Two Accounts of a Journey through Madness, Londres, McGillon and Lee, 1971 / Mary Barnes. Un voyage autour de la folie, trad. M. Davidovici, Paris, Le Seuil, 1973; texte cit : p. 287-288.

24. Joseph Mason Cox (1763-1818), Practical Observations on Insanity, Londres, Baldwin and Murray, 1804 / Observations sur la dmence, trad. L. Odier, Genve, Bibliothque Britannique, 1806; texte cit : Observation IV, p. 80-81.

 

 

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LEON DU 21 NOVEMBRE 1973

Gnalogie du pouvoir de discipline. Le pouvoir de souverainet. La fonction-sujet dans les pouvoirs de discipline et de souverainet. - Formes du pouvoir de discipline : arme, police, apprentissage, atelier, cole. - Le pouvoir de discipline comme instance normalisatrice. - Technologie du pouvoir de discipline et constitution de l' individu. - L'mergence des sciences de l'homme.

 

On peut dire que la psychiatrie classique a rgn et fonctionn sans finalement trop de problmes extrieurs entre les annes 1850 et 1930, partir d'un discours qu'elle considrait et faisait fonctionner comme un discours vrai ; partir de ce discours, en tout cas, elle dduisait la ncessit de l'institution asilaire et, galement, la ncessit qu'un certain pouvoir mdical se dploie l'intrieur de cette institution comme loi intrieure et efficace. Bref, d'un discours vrai, elle dduisait la ncessit d'une institution et d'un pouvoir.

Il me semble qu'on pourrait dire ceci : la critique institutionnelle - j'hsite dire antipsychiatrique -, enfin, une certaine forme de critique qui s'est dveloppe partir des annes 1930 -19401, est au contraire partie non pas d'un discours psychiatrique suppos vrai pour en dduire la ncessit d'une institution et d'un pouvoir mdicaux, mais du fait de l'institution, du fonctionnement de l'institution, de la critique de l'institution pour faire apparatre, d'une part, la violence du pouvoir mdical qui s'y exerait et, d'autre part, les effets de mconnaissance qui troublaient d'entre de jeu la vrit suppose de ce discours mdical. Donc, si vous voulez, dans cette forme d'analyse, on partait de l'institution pour dnoncer le pouvoir et analyser les effets de mconnaissance.

Je voudrais essayer, au contraire, - c'est pour cela que j'ai commenc ce cours comme je l'ai fait -, de mettre en avant ce problme mme du pouvoir. Je reporte un peu plus tard les rapports entre cette analyse du pouvoir et le problme de ce que c'est que la vrit d'un discours sur la folie 2.

 

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Je suis donc parti de cette scne de George III affront ses serviteurs, qui taient en mme temps les agents du pouvoir mdical, parce que cela me paraissait tre un bel exemple de l'affrontement entre un pouvoir qui, en la personne mme du roi, est un pouvoir souverain qu'incarnait ce roi fou, et un autre type de pouvoir, pouvoir au contraire anonyme, muet et qui, paradoxalement, prenait appui sur la force la fois muscle, docile et non articule en discours, des servants. Donc, d'une part, le dchanement du roi et, en face, la force rgle des serviteurs. Et l'opration thrapeutique que Willis et, aprs lui, Pinel, supposent a consist faire migrer la folie d'une souverainet qu'elle dchanait et l'intrieur de laquelle elle se dchanait, une discipline qui tait cense la subjuguer. Ce qui apparat dans cette captation de la folie, avant toute institution et en dehors mme de tout discours de vrit, c'tait donc un certain pouvoir que j'appelle pouvoir de discipline.

Qu'est-ce que ce pouvoir? L'hypothse que je voudrais avancer, c'est qu'il existe dans notre socit quelque chose comme un pouvoir disciplinaire. Par l, je n'entends rien d'autre qu'une certaine forme en quelque sorte terminale, capillaire du pouvoir, un dernier relais, une certaine modalit par laquelle le pouvoir politique, les pouvoirs en gnral viennent, au dernier niveau, toucher les corps, mordre sur eux, prendre en compte les gestes, les comportements, les habitudes, les paroles, la manire dont tous ces pouvoirs, se concentrant vers le bas jusqu' toucher les corps individuels eux-mmes, travaillent, modifient, dirigent ce que Servan appelait les fibres molles du cerveau 3. Autrement dit, je crois que le pouvoir disciplinaire est une certaine modalit, bien spcifique de notre socit, de ce qu'on pourrait appeler le contact synaptique corps-pouvoir.*

La seconde hypothse est que ce pouvoir disciplinaire, dans ce qu'il a de spcifique, a une histoire, que ce pouvoir n'est pas n d'un coup, qu'il n'a pas non plus toujours exist, qu'il s'est form et a suivi une trajectoire en quelque sorte diagonale travers la socit occidentale. Et pour ne prendre, si vous voulez, que l'histoire allant du Moyen ge nos jours, je crois qu'on peut dire que ce pouvoir, dans ce qu'il a de spcifique, s'est form non pas tout fait en marge de la socit mdivale, mais certainement pas non plus en son centre. Il s'est form l'intrieur des communauts religieuses ; de ces communauts religieuses, il s'est transport, en se transformant, vers des communauts laques qui se sont

 

* Le manuscrit ajoute : Ce qui mthodologiquement implique qu'on laisse de ct le problme de l'tat, des appareils d'tat, et qu'on se dbarrasse de la notion psychosociologique d'autorit.

 

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dveloppes et multiplies dans cette priode de la pr-Rforme, disons, aux XIVe-XVe sicles. Et on peut saisir parfaitement cette translation dans certains types de communauts laques non exactement conventuelles, comme les fameux Frres de la Vie commune qui, partir d'un certain nombre de techniques qu'ils empruntaient la vie conventuelle, partir galement d'un certain nombre d'exercices asctiques qu'ils empruntaient toute une tradition de l'exercice religieux, ont dfini des mthodes disciplinaires concernant la vie quotidienne, la pdagogie 4. Mais ce n'est l qu'un exemple de tout cet essaimage, antrieur la Rforme, de disciplines conventuelles ou asctiques. Et, peu peu, ce sont ces techniques qu'on voit alors se diffuser trs large chelle, pntrer la socit du XVIe et surtout des XVIIe et XVIIIe sicles, et devenir au XIXe sicle la grande forme gnrale de ce contact synaptique : pouvoir politique-corps individuel.

Et je crois que le point d'aboutissement de toute cette volution qui va. pour prendre un repre un peu symbolique, des Frres de la Vie commune, c'est--dire du XIVe sicle, au point d'clatement, - c'est-dire le moment o ce pouvoir disciplinaire devient une forme sociale absolument gnralise -, c'est le Panopticon de Bentham, en 1791 5, qui donne exactement la formule politique et technique la plus gnrale du pouvoir disciplinaire. Je crois que l'affrontement de George III et de ses serviteurs, - qui est peu prs contemporain du Panopticon -, cet affrontement de la folie du roi et de la discipline mdicale est un des points historiques et symboliques de l'mergence et de l'installation dfinitive du pouvoir disciplinaire dans la socit. Et je ne pense pas qu'on puisse analyser le fonctionnement de la psychiatrie en se limitant justement au fonctionnement de l'institution asilaire. Il est bien entendu qu'il ne s'agit mme pas d'analyser le fonctionnement de la psychiatrie partir du discours suppos vrai de la psychiatrie ; mais je crois qu'on ne peut mme pas le faire partir de l'analyse de l'institution : c'est partir du fonctionnement de ce pouvoir disciplinaire qu'il faut comprendre le mcanisme de la psychiatrie.

 

*

Alors, qu'est-ce que c'est que ce pouvoir disciplinaire ? C'est de cela que je voudrais vous parler ce soir.

Pour l'tudier, ce n'est pas bien commode. D'abord, parce que je prends une chelle de temps tout de mme assez large ; je prendrai des exemples dans les formes disciplinaires qu'on voit apparatre au XVIe sicle et qui se dveloppent jusqu' la fin du XVIIIe sicle. Ce n'est pas commode

 

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non plus, parce que, pour bien faire les choses, il faudrait analyser ce pouvoir disciplinaire, cette jonction corps-pouvoir, par opposition un autre type de pouvoir, qui l'aurait prcd, qui se serait juxtapos lui. C'est ce que je vais commencer faire, sans tre d'ailleurs trs sr de ce que je vous dis l.

Il me semble qu'on pourrait opposer le pouvoir disciplinaire un pouvoir qui l'a historiquement prcd, avec lequel, d'ailleurs, il s'est longtemps enchevtr, avant de triompher lui-mme. Ce pouvoir qui l'a prcd, je l'appellerai, par opposition donc au pouvoir de discipline, le pouvoir de souverainet - sans tre bien ravi du mot -; vous allez tout de suite voir pourquoi.

 

*

 

Le pouvoir de souverainet, qu'est-ce que c'est? Il me semble que c'est un rapport de pouvoir qui lie souverain et sujet selon un couple de relations asymtriques : d'un ct, le prlvement, et de l'autre la dpense. Dans le rapport de souverainet, le souverain prlve des produits, des rcoltes, des objets fabriqus, des armes, de la force de travail, du courage ; il prlve aussi du temps, des services, et il va, non pas rendre ce qu'il a prlev, car il n'a pas rendre, mais, en opration de retour symtrique, il va y avoir la dpense du souverain, qui peut prendre la forme soit du don, qui peut se faire lors de crmonies rituelles - dons de joyeux vnements, dons au moment d'une naissance -, soit celle d'un service, mais d'un tout autre type que celui qui a t prlev : comme, par exemple, le service de protection ou le service religieux qui est assur par l'glise ; a peut tre galement la dpense paye lorsque, pour des ftes, pour l'organisation d'une guerre, le seigneur fait travailler, moyennant rtributions, ceux qui l'entourent. Vous avez donc l ce systme prlvement-dpense qui me parat caractriser le pouvoir de type souverain. Bien sr, le prlvement l'emporte toujours trs largement sur la dpense, et la dissymtrie est tellement grande que l'on voit de faon trs claire se profiler, derrire ce rapport de souverainet et ce couplage dissymtrique prlvement-dpense, la dprdation, le pillage, la guerre.

Deuximement, le rapport de souverainet porte toujours, je crois, la marque d'une antriorit fondatrice. Pour qu'il y ait rapport de souverainet, il faut qu'il y ait quelque chose comme un droit divin, ou comme une conqute, une victoire, un acte de soumission, un serment de fidlit, un acte pass entre le souverain qui accorde des privilges, une aide, une protection, etc., et quelqu'un qui, en revanche, s'engage; ou il faut quelque chose comme une naissance, les droits du sang. Bref, si vous

 

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voulez, le rapport de souverainet regarde toujours en arrire vers quelque chose qui l'a fond une fois pour toutes. Mais cela n'empche pas que ce rapport de souverainet doive tre ractualis d'une manire rgulire ou irrgulire ; et le rapport de souverainet est toujours, - l encore, c'est un de ses caractres -, ractualis par quelque chose comme la crmonie, le rituel ; il est aussi ractualis par le rcit ; et il est actualis par des gestes, des marques, des habits, des obligations de salut, des marques de respect, des insignes, des blasons, etc. Que tout rapport de souverainet soit ainsi fond sur une antriorit et ractualis par un certain nombre de gestes plus ou moins rituels, c'est du fait que ce rapport est en un sens intangible, qu'il est donn une fois pour toutes, mais, en mme temps, il est fragile, il est toujours susceptible de dsutude, de rupture. Il y a donc toujours, pour que ce rapport de souverainet se tienne vritablement, en dehors du rite de recommencement, de ractualisation, en dehors du jeu des marques rituelles, il y a toujours la ncessit d'un certain supplment de violence ou d'une certaine menace de violence, qui est l, derrire le rapport de souverainet, qui l'anime et qui le fait tenir. Le verso de la souverainet, c'est la violence, c'est la guerre.

Troisime caractre des rapports de souverainet : ils ne sont pas isotopiques. Je veux dire par l qu'ils s'entrecroisent, s'enchevtrent les uns les autres d'une manire qui est telle qu'on ne peut tablir entre eux un systme tel que la hirarchie soit exhaustive et planifie. Autrement dit, les rapports de souverainet sont bien de perptuels rapports de diffrenciation, mais ce ne sont pas des rapports de classification; ils ne constituent pas un tableau hirarchique unitaire avec des lments subordonns, des lments surordonns. Qu'ils soient non isotopiques, cela veut dire d'abord qu'ils sont sans commune mesure, htrognes les uns par _apport aux autres. Vous avez, par exemple, le rapport de souverainet que l'on trouve entre le serf et le seigneur; vous avez un autre rapport de souverainet, qui est absolument insuperposable celui-l, qui est le -apport entre dtenteur du fief et suzerain ; vous avez le rapport de souverainet exerc par le prtre l'gard du lac ; tous ces rapports, on ne peut 'as les intgrer l'intrieur d'un systme vritablement unique. Et, de glus. - c'est encore l ce qui marque la non-isotopie du rapport de souverainet -, les lments qu'il implique, qu'il met en jeu, ne sont pas quivalents : un rapport de souverainet peut parfaitement concerner le rapport entre un souverain ou un suzerain, -je ne fais pas de diffrence dans une analyse aussi schmatique que celle-l -, et une famille, une collectivit, les habitants d'une paroisse, d'une rgion ; mais la souverainet peut porter sur autre chose que ces multiplicits humaines, elle peut

 

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porter sur une terre, une route, un instrument de production - un moulin par exemple -, sur les usagers : les gens qui passent par un page, une route, ceux-l tombent sous le rapport de souverainet.

De sorte que, vous le voyez, le rapport de souverainet est un rapport dans lequel l'lment-sujet, ce n'est pas tellement, et on peut mme dire que ce n'est presque jamais un individu, un corps individuel. Le rapport de souverainet ne s'applique pas une singularit somatique, mais des multiplicits qui sont en quelque sorte au-dessus de l'individualit corporelle : des familles, des usagers, ou, au contraire, des fragments, des aspects de l'individualit, de la singularit somatique. C'est dans la mesure o l'on est fils de X, bourgeois de telle ville, etc., que l'on va tre pris dans un rapport de souverainet, que l'on soit le souverain ou, au contraire, que l'on soit sujet, et l'on peut tre la fois sujet et souverain sous diffrents aspects, et d'une manire telle que jamais la planification totale de tous ces rapports ne puisse se dployer selon un tableau unique.

En d'autres termes, dans un rapport de souverainet, ce que j'appellerai la fonction-sujet se dplace et circule au-dessus et au-dessous des singularits somatiques ; et, inversement, les corps vont circuler, se dplacer, prendre appui ici ou l, fuir. On va donc avoir dans ces rapports de souverainet un perptuel jeu de dplacements, de litiges, qui vont faire circuler les unes par rapport aux autres les fonctions-sujets et puis les singularits somatiques, disons, - d'un mot qui ne me plat pas beaucoup, vous verrez tout l'heure pourquoi -, les individus. Et l'pinglage de la fonction-sujet un corps dtermin ne peut se faire que d'une faon discontinue, incidente, par instant, par exemple dans des crmonies ; ce moment-l, le corps de l'individu est marqu par un insigne, par le geste qu'il fait : c'est, par exemple l'hommage, c'est le moment o une singularit somatique vient effectivement se faire marquer du sceau de la souverainet qui l'accepte, ou, encore, c'est dans la violence que la souverainet fait valoir ses droits et va les imposer de force quelqu'un qu'elle soumet. Donc, au niveau mme o le rapport de souverainet s'applique, si vous voulez, l'extrmit infrieure du rapport de souverainet, vous ne trouvez jamais une adquation entre celui-l et les singularits corporelles.

En revanche, si vous regardez vers le sommet, vous apercevrez ce moment-l cette individualisation que vous ne trouvez pas vers le bas ; vous commencez la voir s'esquisser vers le haut. Vous avez une sorte d'individualisation tendancielle du rapport de souverainet vers le haut, c'est--dire vers le souverain. Et il y aurait comme une sorte de spirale

 

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monarchique qui entrane ncessairement ce pouvoir de souverainet. C'est--dire que, dans la mesure mme o ce pouvoir de souverainet n'est pas isotopique mais entrane perptuellement litiges, dplacements, dans la mesure o derrire ces rapports souverains grondent encore la dprdation, le pillage, la guerre, etc., et o l'individu en tant que tel n'est jamais pris dans le rapport, il faut bien qu'il y ait, un moment donn et du ct du haut, quelque chose qui assure l'arbitrage; il faut bien qu'il y ait un point unique, individuel qui soit le sommet de tout cet ensemble de rapports htrotopiques les uns par rapport aux autres et absolument non planifiables en un seul et mme tableau.

L'individualit du souverain est implique par la non-individualisation des lments sur lesquels s'applique le rapport de souverainet. Ncessit, par consquent, de quelque chose comme un souverain qui soit, en son corps propre, le point vers lequel convergent tous ces rapports si multiples, si diffrents, si inconciliables. Et c'est ainsi que vous avez ncessairement au sommet mme de ce type de pouvoir quelque chose comme le roi dans son individualit, avec son corps de roi. Mais aussitt, vous voyez un phnomne trs curieux, qui a t tudi par Kantorowicz dans son livre, [Les Deux]* Corps du roi 6 : le roi, pour assurer sa souverainet, doit bien tre un individu avec un corps mais faut-il encore que ce corps ne prisse pas avec la singularit somatique du roi ; il faut, lorsque le monarque disparat, que la monarchie subsiste ; il faut que ce corps du roi, qui fait tenir ensemble tous ces rapports de souverainet, ne disparaisse pas avec l'individu X ou Y qui vient de mourir. Il faut donc une certaine permanence du corps du roi ; il faut que le corps du roi, ce ne soit pas simplement sa singularit somatique, il faut que ce soit, de plus, la solidit de son royaume, de sa couronne. De sorte que l'individualisation que l'on voit s'esquisser du ct du sommet du rapport de souverainet implique la multiplication du corps du roi. Le corps du roi est au moins double selon Kantorowicz ; il est vraisemblablement, si on l'tudiait de prs, au moins partir d'une certaine poque, un corps absolument multiple.

Donc, je crois que l'on peut dire ceci : le rapport de souverainet met bien en liaison, applique bien quelque chose comme un pouvoir politique sur le corps, mais il ne fait jamais apparatre l'individualit.* C'est un pouvoir qui n'a pas de fonction individualisante, ou qui n'esquisse l'individualit que du ct du souverain, et encore, au prix

* (Enregistrement:) Le Double

* Le manuscrit prcise : Le ple sujet ne concide jamais continment avec la singularit somatique, sauf dans le rituel de la marque.

 

 

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de cette curieuse, paradoxale et mythologique multiplication des corps. D'un ct, des corps mais pas d'individualit; de l'autre ct, une individualit mais une multiplicit de corps.

 

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Eh bien, maintenant : le pouvoir disciplinaire, puisque c'est surtout de cela que je voudrais parler.

Je crois qu'on peut l'opposer peu prs terme terme au pouvoir de souverainet. D'abord, le pouvoir disciplinaire ne fait pas jouer ce mcanisme, ce couplage asymtrique prlvement-dpense. Dans un dispositif disciplinaire, il n'y a pas de dualisme, d'asymtrie ; il n'y a pas cette espce de prise parcellaire. Il me semble que le pouvoir disciplinaire peut se caractriser d'abord par le fait qu'il implique non pas un prlvement sur le produit ou sur une partie du temps, ou sur telle ou telle catgorie de service, mais qu'il est une prise totale, ou tend, en tout cas, tre une prise exhaustive du corps, des gestes, du temps, du comportement de l'individu. C'est une prise du corps et non pas du produit; c'est une prise du temps dans sa totalit et non pas du service.

On en a l'exemple trs net dans l'apparition, fin XVIIe et dans tout le courant du XVIIIe sicle, de la discipline militaire. Jusqu'au dbut du XVIIe, jusqu' la guerre de Trente Ans, en gros, la discipline militaire n'existait pas ; ce qui existait, c'tait un perptuel passage du vagabondage l'arme, c'est--dire que l'arme tait toujours constitue par un groupe de gens que l'on recrutait pour les besoins de la cause, pour un temps fini, et auxquels on assurait la nourriture par le pillage, le logement par l'occupation sur place des locaux que l'on pouvait trouver. Autrement dit, dans ce systme qui tait encore de l'ordre de la souverainet, l'on prlevait un certain temps de la vie des gens, on prlevait certaines de leurs ressources en exigeant d'eux qu'ils arrivent avec leurs armes, et on leur promettait quelque chose comme la grande rtribution du pillage.

A partir du milieu du XVIIe sicle, vous voyez apparatre quelque chose comme le systme disciplinaire dans l'arme ; c'est--dire une arme qui est encaserne et dans laquelle les soldats sont occups. C'est--dire qu'ils sont occups toute la journe, pendant tout le temps de la campagne, qu'ils sont, sauf un certain nombre de dmobilisations, occups galement pendant la priode de paix et, la limite, jusqu' la fin de leurs jours, puisque, partir de 1750 ou 1760, lorsque le soldat a fini sa vie de soldat, il va recevoir une pension, il sera soldat retrait. La discipline militaire commence tre la confiscation gnrale du corps, du temps, de la vie ; ce n'est plus un prlvement sur l'activit de l'individu, c'est une

 

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occupation de son corps, de sa vie et de son temps. Tout systme disciplinaire, je crois, tend tre une occupation du temps, de la vie et du corps de l'individu'.

Deuximement, le systme disciplinaire n'a pas besoin, pour fonctionner, de ce jeu discontinu, rituel, plus ou moins cyclique, des crmonies et des marques. Le pouvoir disciplinaire n'est pas discontinu, il implique au contraire une procdure de contrle continu ; dans le systme disciplinaire, on n'est pas l'ventuelle disposition de quelqu'un, on est perptuellement sous le regard de quelqu'un ou, en tout cas, dans la situation d'tre regard. On n'est donc pas marqu par un geste qui aurait t fait une fois pour toutes, on n'est pas marqu par une situation qui a t donne d'entre de jeu ; on est visible, on est perptuellement dans la situation d'tre regard. D'une faon plus prcise, on peut dire que dans le rapport de pouvoir disciplinaire, il n'y a pas de rfrence un acte, un vnement ou un droit originaires ; au contraire, le pouvoir disciplinaire se rfre plutt un tat terminal ou optimal. Le pouvoir disciplinaire regarde vers l'avenir, vers le moment o a marchera tout seul et o la surveillance pourra ne plus tre que virtuelle, o la discipline, par consquent, sera devenue habitude. Vous avez une polarisation gntique, un gradient temporel dans la discipline qui sont exactement inverses de cette rfrence l'antriorit que vous trouviez ncessairement dans le rapport de souverainet. Toute discipline implique cette espce de filire gntique qui fait que d'un point qui n'est pas donn comme la situation incontournable, qui est, au contraire, donn comme le point zro du commencement de la discipline, quelque chose doit se dvelopper qui est tel que la discipline marchera toute seule. D'autre part, ce fonctionnement permanent de la discipline, cette espce de continuit gntique qui caractrise le pouvoir disciplinaire, qu'est-ce qui va l'assurer? Ce n'est videmment pas la crmonie rituelle ou cyclique ; a va tre, au contraire, l'exercice, l'exercice progressif, gradu, l'exercice qui va dtailler le long d'une chelle temporelle la croissance et le perfectionnement de la discipline.

L encore, on peut prendre comme exemple celui de l'arme. Dans l'arme telle qu'elle existait sous cette forme que j'appellerai le pouvoir de souverainet, il existait bien quelque chose que l'on pourrait appeler les exercices, mais qui, vrai dire, n'avait pas du tout la fonction de l'exercice de discipline : c'taient des choses comme les joutes, les jeux. C'est--dire que, rgulirement, les guerriers, ceux du moins qui taient guerriers par statut, c'est--dire les nobles, les chevaliers, pratiquaient la joute, etc. En un sens, on peut bien interprter cela comme une sorte

 

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d'exercice, comme une mise en forme du corps; mais c'tait essentiellement, je crois, une espce de rptition de bravoure, une preuve par laquelle l'individu montrait qu'il tait toujours en tat d'assurer son statut de chevalier, de faire honneur, par consquent, cette situation qui tait la sienne et par laquelle il exerait un certain nombre de droits et il obtenait un certain nombre de privilges. La joute, c'tait peut-tre un peu un exercice; c'tait surtout, je crois, la rptition cyclique de la grande preuve par laquelle un chevalier devenait chevalier.

Au contraire, partir du XVIIe sicle, surtout partir de Frdric II et de l'arme prussienne, vous voyez apparatre dans l'arme quelque chose qui pratiquement n'existait pas avant, et qui est l'exercice corporel. Exercice corporel qui ne consiste pas, dans l'arme de Frdric II et dans les armes occidentales de la fin du xvme sicle, en quelque chose comme la joute, c'est--dire rpter, reproduire l'acte mme de la guerre. L'exercice corporel, c'est un dressage du corps; dressage de l'habilet, de la marche, de la rsistance, des mouvements lmentaires, et ceci selon une chelle gradue, tout fait diffrente de la rptition cyclique des joutes et des jeux. Donc, non pas crmonie, mais exercice ; voil le moyen par lequel s'assure cette [sorte] de continuit gntique qui, je crois, caractrise la discipline 8.

Pour que la discipline soit toujours ce contrle, cette prise en charge permanente et globale du corps de l'individu, je crois qu'elle est ncessairement appele utiliser un instrument qui est l'criture. C'est--dire que, alors que le rapport de souverainet implique l'actualisation de la marque, je crois qu'on pourrait dire que la discipline, avec son exigence d'entire visibilit, sa constitution des filires gntiques, cette espce de continuum hirarchique qui la caractrise, fait ncessairement appel l'criture. D'abord, pour assurer la notation et l'enregistrement de tout ce qui se passe, de tout ce que fait l'individu, de tout ce qu'il dit; ensuite, pour transmettre l'information de bas en haut, le long de l'chelle hirarchique et, enfin, pour pouvoir rendre toujours accessible cette information et assurer ainsi le principe de l'omnivisibilit, qui est, je crois, le second grand caractre de la discipline.

Pour que le pouvoir disciplinaire soit global et continu, l'usage de l'criture me parat absolument requis, et il me semble qu'on pourrait tudier la manire dont, partir des XVIIe-XVIIIe sicles, on voit, aussi bien l'arme que dans les coles, dans les centres d'apprentissage, galement dans le systme policier ou judiciaire, etc., comment les corps, les comportements, les discours des gens sont peu peu investis par un tissu d'criture, par une sorte de plasma graphique qui les enregistre, les code,

 

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les transmet le long de l'chelle hirarchique et finit par les centraliser. Vous avez l un rapport, je crois, nouveau, un rapport direct et continu de l'criture au corps. La visibilit du corps et la permanence de l'criture vont de pair, et ils ont videmment pour effet ce qu'on pourrait appeler l'individualisation schmatique et centralise.

Je prendrai simplement deux exemples de ce jeu de l'criture dans la discipline. L'un, c'est dans les coles d'apprentissage que vous voyez se former en France dans la seconde moiti du XVIIe et se multiplier au cours du XVIIIe sicle. Prenez, si vous voulez, ce qu'tait l'apprentissage corporatif au Moyen ge, au XVIe et encore au XVIIe sicle : un apprenti entrait, moyennant finance, chez un matre, et celui-ci n'avait pour obligation, en fonction de cette somme d'argent qui tait donne, que de lui transmettre en retour la totalit de son savoir; moyennant quoi, l'apprenti devait rendre au matre tous les services que celui-ci lui demandait. change, donc, du service quotidien contre ce grand service qu'tait la transmission du savoir. Et, au terme de l'apprentissage, il n'y avait qu'une forme de contrle, c'tait le chef-d'oeuvre, qui tait soumis la jurande, c'est--dire ceux qui avaient la responsabilit de la corporation ou du corps de mtier dans la ville en question.

Or, dans la seconde moiti du XVIIe sicle, vous voyez apparatre des institutions de type tout fait nouveau; et j'en prendrai pour exemple l'cole professionnelle de dessin et de tapisserie des Gobelins qui a t organise en 1667 et perfectionne petit petit jusqu' un rglement important, qui doit tre de 1737 9. Vous voyez l que l'apprentissage se fait de faon tout fait autre ; c'est--dire que tous les lves sont d'abord rpartis par tranches d'ges, et chacune de ces tranches d'ges est impos un certain type de travail. Ce travail doit tre fait en prsence soit de professeurs, soit de gens qui surveillent le travail; et le travail doit tre not, comme sont nots en mme temps le comportement, l'assiduit, le zle de l'lve au cours de son travail. Ces notations sont consignes sur des registres qui sont conservs et transmis hirarchiquement jusqu'au directeur lui-mme de la manufacture des Gobelins, et, partir de l, on envoie jusqu'au ministre de la Maison du Roi un rapport succinct concernant la qualit du travail, les capacits de l'lve et concernant le fait de savoir si l'on peut effectivement le considrer dsormais comme un matre. Vous voyez l se constituer autour du comportement de

 

* Le manuscrit dit : Les corps, les gestes, les comportements, les discours sont peu peu investis par un tissu d'criture, un plasma graphique, qui les enregistre, les code, les schmatise.

 

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l'apprenti tout ce rseau d'criture qui va. d'une z coder tout son comportement, en fonction d'un certain nombre de notations dtermines l'avance, et puis le schmatiser et. finalement transmettre en un point de centralisation qui va dfinir son aptitude ou son inaptitude. Vous avez l investissement par l'criture, codifications transfert, centralisation, bref, constitution d'une individualit schmatique et centralise.

On pourrait dire la mme chose propos de la discipline policire qui s'est tablie dans la plupart des pays d'Europe. et surtout en France dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. La pratique policire. dans la seconde moiti du XVIIe sicle, tait encore trs sobre du ct de l'criture : lorsqu'une infraction avait t commise et qu'elle ne relevait pas du tribunal, c'tait le lieutenant de police (ou ses adjoints i qui s'en chargeait et prenait une dcision, qui tait simplement notifie. Et puis. petit petit, vous voyez au cours du XVIIIe sicle se dvelopper tout l'investissement de l'individu par l'criture. C'est--dire que vous voyez apparatre des visites de contrle qui sont faites dans les diffrentes maisons d'internement pour savoir ce qu'il en est de l'individu : pourquoi il a t arrt, quelle date il l'a t, quel est son comportement depuis ce moment-l, s'il fait des progrs, etc. Et puis le systme mme se perfectionne et dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, vous voyez apparatre la constitution de dossiers pour ceux-l mme qui ont eu un contact simplement avec la police ou que celle-ci souponne de quelque chose : et les fonctionnaires de la police reoivent, vers les annes 1760 je crois. mission de faire, propos des individus qui sont suspects, des rapports en deux exemplaires, les uns devant rester sur place et permettant par consquent un contrle de l'individu l o il est, - rapports qui doivent bien entendu tre tenus jour -, et puis on envoie une copie du rapport Paris, qui est centralise au ministre et rediffuse dans d'autres grandes rgions relevant des diffrents lieutenants de police pour que, si l'individu se dplace, on puisse aussitt le reprer. Et c'est ainsi que se constituent des biographies ou, vrai dire, des individualits policires des gens partir de ces techniques de ce que j'appellerai l'investissement perptuel par l'criture. Et, en 1826, moment o l'on a trouv le moyen d'appliquer la technique des fiches dj connue dans les bibliothques et les jardins botaniques, ce moment-l vous avez eu la constitution de cette individualit administrative et centralise 10.

Enfin, la visibilit continue et perptuelle assure ainsi par l'criture a un effet qui est important : c'est l'extrme promptitude de la raction du pouvoir disciplinaire que cette visibilit, qui est perptuelle dans le systme disciplinaire, permet. Le pouvoir disciplinaire, la diffrence du

 

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pouvoir souverain qui n'intervient que violemment, de temps en temps, et sous la forme de la guerre, de la punition exemplaire, de la crmonie, le pouvoir disciplinaire, lui, va pouvoir intervenir sans arrt ds le premier instant, ds le premier geste, ds la premire esquisse. Vous avez une tendance inhrente au pouvoir disciplinaire intervenir au ras mme de ce qui se passe, au moment o la virtualit est en train de devenir ralit ; le pouvoir disciplinaire tend toujours intervenir au pralable, avant l'acte lui-mme si c'est possible, et ceci par un jeu de surveillance, de rcompenses, de punitions, de pressions, qui sont infra-judiciaires.

Et si l'on peut dire que le verso du rapport de souverainet, c'tait la guerre ; on peut dire, je crois, que le verso du rapport disciplinaire, c'est maintenant la punition, la pression punitive la fois minuscule et continue.

L encore, on pourrait en prendre un exemple dans la discipline ouvrire, dans la discipline d'atelier. Il est trs caractristique que dans les contrats d'ouvriers qui taient signs, et certains d'entre eux l'taient trs tt, aux xve et xvie sicles, l'ouvrier devait terminer son travail avant telle poque, ou il devait donner tant de jours de travail son patron. Si le travail n'tait pas termin ou, encore, si le nombre de jours n'avait pas t donn, il devait donner soit l'quivalent de ce qui manquait, soit encore rajouter titre d'amende une certaine quantit de travail ou ventuellement de monnaie. Donc, si vous voulez, c'tait un systme punitif qui s'accrochait, fonctionnait sur et partir de ce qui avait t effectivement commis, soit comme dommage soit comme faute.

En revanche, vous voyez, partir du XVIIIe sicle, natre toute une discipline d'atelier qui est une discipline tnue et qui porte en quelque sorte sur les virtualits mmes du comportement. Vous voyez, dans les rglements d'atelier qui sont distribus ce moment-l, le comportement des ouvriers les uns l'gard des autres surveill, leurs retards, leurs absences minuts ; vous voyez galement puni tout ce qui peut tre distraction. Dans un rglement des Gobelins, par exemple, qui date de 1680, il est prcis que mme si l'on chante des cantiques en travaillant, il faut les chanter voix si basse que l'on ne drangera pas celui qui est ct de soi". Vous voyez des rglements dans lesquels il est dit que lorsqu'on revient du djeuner ou du dner, il ne faut pas raconter d'histoires grivoises, parce que a distrait les ouvriers et qu'ils ne peuvent plus ensuite avoir le calme d'esprit ncessaire pour travailler. Pression, donc, continue de ce pouvoir disciplinaire qui porte, non pas sur la faute, le dommage, mais sur la virtualit du comportement. Avant mme que le geste soit fait, quelque chose doit pouvoir tre repr, et le pouvoir disciplinaire doit

 

 

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intervenir; intervenir en quelque sorte avant la manifestation mme du comportement, avant le corps, le geste ou le discours, au niveau de ce qui est la virtualit, la disposition, la volont au niveau de ce qui est l'me. Et vous voyez se projeter ainsi derrire le pouvoir disciplinaire quelque chose qui est l'me, une me fort diffrente de celle qui avait t dfinie par la pratique et la thorie chrtiennes.

Pour rsumer tout ce second aspect du pouvoir disciplinaire, qu'on pourrait appeler le caractre panoptique du pouvoir disciplinaire, la visibilit absolue et constante qui entoure le corps des individus, je crois qu'on pourrait dire ceci : que ce principe panoptique - tout voir, tout le temps, tout le monde, etc. - organise une polarit gntique du temps ; il procde une individualisation centralise qui a pour support et pour instrument l'criture ; enfin, il implique une action punitive et continue sur les virtualits de comportement qui projette derrire le corps lui-mme quelque chose comme une psych.

Enfin, troisime caractre du dispositif disciplinaire, qui l'oppose au dispositif de souverainet : les dispositifs disciplinaires sont isotopiques ou, du moins, ils tendent isotopie. Ce qui veut dire plusieurs choses.

D'abord, dans un dispositif disciplinaire, chaque lment a sa place bien dtermine ; il a ses lments subordonns, il a ses lments surordonns. Les grades dans l'arme ou encore, l'cole, la distinction trs nette entre les diffrentes classes d'ges, dans les diffrentes classes d'ges entre les rangs de chacun, tout ceci, qui a t acquis au xvuie sicle, est un superbe exemple de cette isotopie. II ne faut pas oublier, pour montrer jusqu'o cela allait, que dans les classes disciplinarises sur le modle des jsuites 12 et surtout sur le modle de l'cole des Frres de la Vie commune, la place dans la classe tait dtermine par le rang de l'individu dans ses rsultats scolaires 13. Si bien que ce qu'on appelait le locus de l'individu, c'tait la fois sa place dans la classe et son rang dans la hirarchie des valeurs et des succs. Bel exemple de cette isotopie du systme disciplinaire.

Et, par consquent, dans ce systme, le dplacement ne peut pas se faire par discontinuit, litige, guerre, faveur, etc. ; il ne peut pas se faire dans la rupture comme c'tait le cas pour le pouvoir de souverainet, mais il se fait par un mouvement rgl qui va tre celui de l'examen, du concours, de l'anciennet, etc.

Mais isotopique, cela veut dire aussi qu'il n'y a pas, entre ces diffrents systmes, de conflit, d'incompatibilit. Les diffrents dispositifs disciplinaires doivent pouvoir s'articuler entre eux. cause justement de cette codification, de cette schmatisation, cause des proprits

 

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formelles du dispositif disciplinaire, on doit pouvoir toujours passer de l'un l'autre. C'est ainsi que les classements scolaires se projettent sans trop de difficult et moyennant un certain nombre de corrections, dans les hirarchies sociales - techniques que l'on trouve chez les adultes. La hirarchisation que vous trouvez dans le systme disciplinaire et militaire reprend en lui, en les transformant, les hirarchies disciplinaires que vous trouvez dans le systme civil. Bref, l'isotopie de ces diffrents systmes est peu prs absolue.

Enfin, isotopique veut dire surtout autre chose ; c'est que dans le systme disciplinaire le principe de distribution et de classement de tous les lments implique ncessairement quelque chose comme un rsidu ; c'est--dire qu'il y a toujours quelque chose comme l'inclassable. Alors que, dans les rapports de souverainet, la bute que l'on rencontrait, c'tait la bute entre les diffrents systmes de souverainet, c'taient les litiges, les conflits, c'tait l'espce de guerre permanente entre les diffrents systmes, c'tait l qu'tait le point o achoppait le systme de souverainet. Les systmes disciplinaires qui donc classent, hirarchisent, surveillent, etc., le point o ils vont achopper, a va tre ceux qui ne peuvent tre classs, ceux qui chappent la surveillance, ceux qui ne peuvent pas entrer dans le systme de distribution ; bref, ce sera le rsidu, l'irrductible, l'inclassable, l'inassimilable. Voil ce qui va tre, dans cette physique du pouvoir disciplinaire, le point d'achoppement. C'est-dire que tout pouvoir disciplinaire aura ses marges. Le dserteur. par exemple, n'existait pas avant les armes disciplines, car le dserteur c'tait tout simplement le futur soldat, celui qui quittait l'arme pour pouvoir y rentrer et qui y rentrait si besoin tait, quand il en avait envie ou quand on le prenait de force. Au contraire, partir du moment o vous avez une arme discipline, c'est--dire des gens qui entrent dans l'arme, qui y font carrire, suivent une certaine filire, sont surveills d'un bout l'autre, le dserteur est celui qui chappe ce systme et qui est irrductible lui.

De la mme faon, c'est partir du moment o il y a discipline scolaire que vous voyez apparatre quelque chose comme le dbile menta1 14 L'irrductible la discipline scolaire ne peut exister que par rapport cette discipline ; celui qui n'apprend pas lire et crire, a ne peut apparatre comme problme, comme limite qu' partir du moment o l'cole suit le schma disciplinaire. De la mme faon, quand est-ce qu'est apparue cette catgorie qu'on appelle les dlinquants ? Les dlinquants, ce ne sont pas les infracteurs, - il est vrai que toute loi a pour corrlatif l'existence d'infracteurs qui violent la loi -, mais le dlinquant comme

 

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groupe inassimilable, comme groupe irrductible, ne peut apparatre qu' partir du moment o il existe une discipline policire par rapport laquelle il merge. Quant au malade mental, il est bien sans doute le rsidu de tous les rsidus, le rsidu de toutes les disciplines, celui qui est inassimilable toutes les disciplines scolaires, militaires, policires, etc., que l'on peut trouver dans une socit.

Donc, je crois qu'on a l un caractre propre cette isotopie des systmes disciplinaires, c'est l'existence ncessaire des rsidus, qui va entraner bien sr l'apparition de systmes disciplinaires supplmentaires pour pouvoir rcuprer ces individus, et ceci l'infini. Puisqu'il y a dbiles mentaux, c'est--dire des gens qui sont irrductibles la discipline scolaire, on va donc crer des coles pour les dbiles mentaux, puis des coles pour ceux qui sont irrductibles aux coles destines aux dbiles mentaux. C'est de la mme faon qu'en ce qui concerne les dlinquants ; l'organisation du milieu a t faite, en quelque sorte, en partie commune par la police et par ceux-l mme qui taient irrductibles. Le milieu, c'est une manire de faire collaborer effectivement le dlinquant au travail de la police. L'on peut dire que le milieu, c'est la discipline de ceux qui sont irrductibles la discipline policire.

Bref, le pouvoir disciplinaire a cette double proprit d'tre anomisant, c'est--dire de mettre toujours l'cart un certain nombre d'individus, de faire apparatre de l'anomie, de l'irrductible, et d'tre toujours normalisant, d'inventer toujours de nouveaux systmes rcuprateurs, de toujours rtablir la rgle. C'est un perptuel travail de la norme dans l'anomie qui caractrise les systmes disciplinaires.

Je crois qu'on peut alors rsumer tout ceci en disant que l'effet majeur du pouvoir disciplinaire, c'est ce qu'on pourrait appeler le remaniement en profondeur des rapports entre la singularit somatique, le sujet et l'individu. Dans le pouvoir de souverainet, dans cette forme-l d'exercice du pouvoir, j'ai essay de vous montrer que les procdures d'individualisation se dessinaient du ct du sommet, qu'il y avait une individualisation tendancielle du ct du souverain, avec ce jeu des corps multiples qui fait que l'individualit se perd au moment mme o elle apparat. Il me semble, au contraire, que dans les systmes disciplinaires, du ct du sommet, du ct de ceux qui exercent ou qui font fonctionner ces systmes, la fonction individuelle disparat.

Un systme disciplinaire est fait pour marcher tout seul, et celui qui en a la charge ou son directeur n'est pas tellement un individu qu'une fonction qui est exerce par celui-ci, mais qui pourrait aussi bien tre exerce par celui-l, ce qui n'est jamais le cas dans l'individualisation de

 

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la souverainet. Et, d'ailleurs, mme celui qui est responsable d'un systme disciplinaire se trouve pris l'intrieur d'un systme plus large, qui le surveille son tour et au sein duquel il se trouve disciplinaris. Donc, effacement, je crois, de l'individualisation du ct du sommet. En revanche, le systme disciplinaire implique, et c'est l je crois l'essentiel, une individualisation tendancielle trs forte du ct de la base.

Dans le pouvoir de souverainet, j'ai essay de vous montrer que la fonction-sujet ne s'accrochait jamais une singularit somatique, sauf dans des cas incidents comme la crmonie, la marque, la violence, etc., mais que la plupart du temps et en dehors de ces rituels, la fonction-sujet circulait toujours au-dessus ou au-dessous des singularits somatiques. Dans le pouvoir disciplinaire, la fonction-sujet vient au contraire s'ajuster exactement la singularit somatique : le corps, ses gestes, sa place, ses dplacements, sa force, le temps de sa vie, ses discours, c'est tout cela sur quoi vient s'appliquer et s'exercer la fonction-sujet du pouvoir disciplinaire. La discipline, c'est cette technique de pouvoir par laquelle la fonctionsujet vient se superposer et s'ajuster exactement la singularit somatique.

On peut dire d'un mot que le pouvoir disciplinaire, et c'est l sans doute sa proprit fondamentale, fabrique des corps assujettis, pingle exactement la fonction-sujet sur le corps. Il fabrique, il distribue des corps assujettis ; il est individualisant [en cela seulement que] l'individu [n'est] pas autre chose que le corps assujetti. Et l'on peut rsumer toute cette mcanique de la discipline en disant ceci : le pouvoir disciplinaire est individualisant parce qu'il ajuste la fonction-sujet la singularit somatique par l'intermdiaire d'un systme de surveillance-criture ou par un systme de panoptisme pangraphique qui projette derrire la singularit somatique, comme son prolongement ou comme son commencement, un noyau de virtualits, une psych, et qui tablit de plus la norme comme principe de partage et la normalisation comme prescription universelle pour tous ces individus ainsi constitus.

Vous avez donc dans le pouvoir disciplinaire une srie constitue par la fonction-sujet, la singularit somatique, le regard perptuel, l'criture, le mcanisme de la punition infinitsimale, la projection de la psych et, finalement, le partage normal-anormal. C'est tout ceci qui constitue l'individu disciplinaire; c'est tout ceci qui ajuste enfin l'une l'autre la singularit somatique un pouvoir politique. Et ce qu'on peut appeler l'individu, ce n'est pas ce sur quoi s'accroche le pouvoir politique ; ce qu'on doit appeler l'individu, c'est l'effet produit, le rsultat de cet pinglage, par les techniques que je vous ai indiques, du pouvoir politique sur la singularit somatique. Je ne veux pas dire du tout que le pouvoir

 

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disciplinaire soit la seule procdure d'individualisation qui ait exist dans notre civilisation, et j'essaierai d'y revenir la prochaine fois, mais je voulais dire que la discipline, c'est cette forme terminale, capillaire du pouvoir qui constitue l'individu comme cible, comme partenaire, comme vis--vis dans le rapport de pouvoir.

Et dans cette mesure-l, et si ce que je vous ai dit est vrai, vous voyez qu'on ne peut pas dire que l'individu prexiste la fonction-sujet, la projection d'une psych, l'instance normalisatrice. C'est, au contraire, dans la mesure o la singularit somatique est devenue, par les mcanismes disciplinaires, porteuse de la fonction-sujet que l'individu est apparu l'intrieur d'un systme politique. C'est dans la mesure o la surveillance ininterrompue, l'criture continue, la punition virtuelle ont encadr ce corps ainsi assujetti et qu'elles en ont extrait une psych, c'est dans cette mesure-l que l'individu s'est constitu ; c'est dans la mesure o l'instance normalisatrice a distribu, exclu, repris sans cesse ce corpspsych que l'individu se caractrise.

Il n'y a donc pas vouloir dfaire les hirarchies, les contraintes, les interdits, pour faire valoir l'individu, comme si l'individu tait quelque chose qui existe sous tous les rapports de pouvoir, qui prexiste aux rapports de pouvoir et sur qui psent indment les rapports de pouvoir. En fait, l'individu est le rsultat de quelque chose qui lui est antrieur et qui est ce mcanisme, toutes ces procdures qui pinglent le pouvoir politique sur le corps. C'est parce que le corps a t subjectivis, c'est-dire que la fonction-sujet s'est fixe sur lui, c'est parce qu'il a t psychologis, parce qu'il a t normalis; c'est cause de cela que quelque chose comme l'individu est apparu, propos de quoi on peut parler, on peut tenir des discours, on peut essayer de fonder des sciences.

Les sciences de l'homme, prises en tout cas comme sciences de l'individu, ne sont que l'effet de toute cette srie de procdures. Et, d'autre part, vous voyez qu'il serait, me semble-t-il, absolument faux historiquement, et donc politiquement, de revendiquer les droits originaires de l'individu contre quelque chose comme le sujet, la norme ou la psychologie. En fait, l'individu est, d'entre de jeu et par le fait de ces mcanismes, sujet normal, sujet psychologiquement normal ; et, par consquent, la dsubjectivisation, la dnormalisation. la dpsychologisation impliquent ncessairement la destruction de l'individu comme tel. La dsindividualisation va de pair avec ces trois autres oprations dont je vous parle.

Je voudrais simplement ajouter un dernier mot. On a l'habitude de faire de l'mergence de l'individu dans la pense et dans la ralit

 

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politique de l'Europe l'effet d'un processus qui est la fois le dveloppement de l'conomie capitaliste et la revendication du pouvoir politique par la bourgeoisie ; de cela serait ne la thorie philosophico-juridique de l'individualit que vous voyez se dvelopper, en gros, depuis Hobbes jusqu' la Rvolution franaise". Mais je crois que, s'il est vrai qu'on peut effectivement voir une certaine pense de l'individu au niveau dont je vous parle, il faut galement voir la constitution effective de l'individu partir d'une certaine technologie du pouvoir; et la discipline me parat tre cette technologie, propre au pouvoir qui nat et se dveloppe partir de l'ge classique, qui isole et dcoupe, partir du jeu des corps, cet lment, je crois, historiquement nouveau que l'on appelle l'individu.

Il y aurait, si vous voulez, une espce de tenaille juridico-disciplinaire de l'individualisme. Vous avez l'individu juridique tel qu'il apparat dans ces thories philosophiques ou juridiques : l'individu comme sujet abstrait, dfini par des droits individuels, qu'aucun pouvoir ne peut limiter, saufs' [il] y consent par contrat. Et puis, au-dessous de cela, ct de cela, vous avez eu le dveloppement de toute une technologie disciplinaire qui a fait apparatre l'individu comme ralit historique, comme lment des forces productives, comme lment aussi des forces politiques ; et cet individu, c'est un corps assujetti, pris dans un systme de surveillance et soumis des procdures de normalisation.

Le discours des sciences humaines a prcisment pour fonction de jumeler, de coupler cet individu juridique et cet individu disciplinaire, de faire croire que l'individu juridique a pour contenu concret, rel, naturel, ce qui a t dcoup et constitu par la technologie politique comme individu disciplinaire. Grattez l'individu juridique, disept les sciences humaines (psychologiques, sociologiques, etc.), vous trouverez un certain homme; et, en fait, ce qu'elles donnent comme l'homme, c'est l'individu disciplinaire. Conjointement, en direction inverse d'ailleurs de ces discours des sciences humaines, vous avez le discours humaniste, qui est la rciproque du premier et qui consiste dire : l'individu disciplinaire, c'est un individu alin, asservi, c'est un individu qui n'est pas authentique ; grattez-le, ou plutt restituez-lui la plnitude de ses droits, et vous trouverez, comme sa forme originaire vivante et vivace, un individu qui est l'individu philosophico-juridique. Ce jeu entre l'individu juridique et l'individu disciplinaire sous-tend, je crois, aussi bien le discours des sciences humaines que le discours humaniste.

 

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Et ce qu'on appelle l'Homme, au XIXe et au W sicle. ce n'est rien d'autre que l'espce d'image rmanente de cette oscillation entre l'individu juridique, qui a bien t l'instrument par lequel dans son discours la bourgeoisie a revendiqu le pouvoir. et l'individu disciplinaire. qui est le rsultat de la technologie employe par cette mme bourgeoisie pour constituer l'individu dans le champ des forces productives et politiques. C'est de cette oscillation entre l'individu juridique, instrument idologique de la revendication du pouvoir. et l'individu disciplinaire, instrument rel de son exercice physique, c'est de cette oscillation entre le pouvoir qu'on revendique et le pouvoir qu'on exerce que sont nes cette illusion et cette ralit qu'on appelle l'Homme 16.

 

NOTES

1. En ralit, il conviendrait de distinguer deux formes de critiques de l'institution asilaire

(a) Dans les annes trente se fait jour un courant critique qui va dans le sens d'un loignement progressif par rapport l'espace asilaire institu par la loi de 1838 comme lieu quasi exclusif de l'intervention psychiatrique, et dont le rle se rduisait, comme le disait douard Toulouse (1865-1947), celui d' une assistance-garderie ( L'volution de la psychiatrie, Commmoration de la fondation de l'hpital Henri Roussel, 30 juillet 1937, p. 4). Entendant dissocier la notion de maladie mentale de celle d'un enfermement dans un asile soumis des conditions lgales et administratives particulires, ce courant se donne pour tche d' tudier par quels changements dans l'organisation des asiles, on pourrait faire une part plus large au traitement moral et individuel (J. Raynier & H. Beaudouin, L'Alin et les Asiles d'alins au point de vue administratif et juridique, 1922; 2e d. rev. et aug. Paris, Le Franais, 1930, p. 654). Dans cette perspective, l'hospitalo-centrisme traditionnel se voit min par de nouvelles approches : diversification des modalits de prise en charge, projets de surveillance en post-cures, et, surtout, l'apparition de services libres qu'illustre l'installation, au sein de la forteresse de la psychiatrie asilaire qu'est Sainte-Anne, d'un service ouvert dont la direction est confie le 1e, juin 1922 douard Toulouse - et qui devient en 1926 l'hpital Henri Roussel (cf. E. Toulouse, L'hpital Henri Roussel, La Prophylaxie mentale, n 43, janv.-juillet 1937, p. 1-69). Ce mouvement trouve son officialisation, le 13 octobre 1937, avec la circulaire du ministre de la Sant publique, Marc Rucart, relative l'organisation de l'assistance aux malades mentaux dans le cadre dpartemental. Sur ce point, cf.: [a] E. Toulouse, Rorganisation de l'hospitalisation des alins dans les asiles de la Seine, Paris, Imprimerie Nouvelle, 1920. [b] J. Raynier & J. Lauzier, La Construction et l'Amnagement de l'hpital psychiatrique et des asiles d'alins, Paris, Peyronnet,

 

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1935. [c] G. Daumezon, La Situation du personnel infirmier dans les asiles d'alins, Paris, Doin, 1935 (tmoignage sur la pauvret des moyens dont disposent les institutions psychiatriques dans les annes trente).

(b) Dans les annes quarante la critique prend une autre tournure, initie par la communication de Paul Balvet, l'poque, directeur de l'hpital de Saint-Alban (Lozre) qui deviendra un lieu de rfrence pour tous ceux qu'animait le dsir d'un changement radical des structures asilaires ( Asile et hpital psychiatrique. L'exprience d'un tablissement rural, in XLIIIP congrs des Mdecins alinistes et neurologistes de France et des pays de langue franaise (Montpellier, 28-30 octobre 1942), Paris, Masson, 1942). C'est alors qu'une petite fraction militante du corps professionnel prend conscience que l'hpital psychiatrique n'est pas seulement un hpital d'alins, mais qu'il est lui-mme alin, puisque constitu dans un ordre conforme aux principes et usages d'un ordre social exclueur de ce qui le drange (L. Bonnaf, Sources du dsalinisme, in Dsaliner? Folie(s) et socit(s), Toulouse, Presses universitaires du Mirail / Privat, 1991, p. 221). Se proposant de reconsidrer le fonctionnement de l'hpital psychiatrique pour en faire une organisation vritablement thrapeutique, ce courant dveloppe un questionnement sur la nature des rapports du psychiatre avec les malades. Cf. G. Daumezon & L. Bonnaf, Perspectives de rforme psychiatrique en France depuis la Libration, in XLIVe congrs des Mdecins alinistes et neurologistes de France et des pays de langue franaise (Genve, 22-27 juillet 1946), Paris, Masson, 1946, p. 584-590; et infra, Situation du cours, p. 363 sq.

2. Cf. infra, leons des 12 et 19 dcembre 1973; leon du 23 janvier 1974.

3. J.M.A. Servan, Discours sur l'administration de la justice criminelle, op. cit., p. 35.

4. Fonde en Hollande en 1383, Deventer, par Grard Groote (1340-1384). la communaut des Frres de la Vie commune, inspire des principes du thologien flamand Jan (Johannes) Van Ruysbroek et de la mystique rhnane du xrve sicle (cf. infra, p. 91, note 9), entend jeter les bases d'une rforme de l'enseignement en transposant l'ducation une partie des techniques spirituelles. De nombreuses maisons s'ouvrent jusqu' la fin du xve sicle Zwolle, Delft, Amersfoort, Lige, Utrecht, etc. Cf.: [a] M. Foucault, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard ( Bibliothque des histoires), 1975, p. 163-164. [b] A. Hyma, The Brethren of the Common Life, Grand Rapids, Mich., W.B. Erdmans, 1950. [cl G. Groote, textes choisis, in M. Michelet, ed., Le Rhin mystique. De Matre Eckhart Thomas a Kempis, Paris, Fayard, 1957. [d] L. Cognet, Introduction aux mystiques rhnoflamands, Paris, Descle de Brouwer, 1968. [e] W. Lourdaux, art. Frres de la Vie commune, in Dictionnaire d'histoire et de gographie ecclsiastiques, s. dir. Cal A. Baudrillart, t. 18, Paris, Letouzey & An, rd. 1977 (1- d. s.d.).

5. crit en 1787 sous forme de lettres adresses un correspondant anonyme, l'ouvrage est dit en 1791 sous le titre : Panopticon, or the Inspection-House, Containing the idea of a new principle of construction applicable to any sort of establishment in which persons of any description are to be kept under inspection, and in particular to penitentiary-houses, prisons, houses of industry [...1 and schools, with a Plan of Management adapted to the principle, in Works, d. Bowring, dimbourg, Tait, 1791. Les vingt et une lettres composant la premire partie sont traduites (par Maud Sissung) dans Le Panoptique, prcd de L'ceil du pouvoir. Entretien avec Michel Foucault, Paris, P. Belfond (coll. L'chappe), 1977. (Ire trad.

 

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Panoptique. Mmoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d'inspection, et nommment des maisons de force, Paris, Imprimerie nationale, 1791 ; repris in Oeuvres de Jrmy Bentham. Le Panoptique, d. par Dumont, Bruxelles, Louis Hauman et C1e, t. 1, 1829, p. 245-262.)

6. E. Kantorowicz, The King's Two Bodies : A Study in Medieval Political Theology, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1957 / Les Deux Corps du Roi. Essai sur la thologie politique du Moyen-ge, trad. J.-Ph. Genet & N. Genet, Paris, Gallimard ( Bibliothque des histoires), 1989.

7. Ce point sera dvelopp dans Surveiller et Punir, op. cit., 1111 partie : Discipline, chap. i : Les corps dociles, p. 137-171.

8. Sur les rglements de l'infanterie prussienne, cf. ibid., p. 159-161.

9. L'dit de novembre 1667 pour l'tablissement d'une manufacture de meubles de la Couronne aux Gobelins, dtermine le recrutement et la condition des apprentis, organise un apprentissage corporatif, et fonde une cole de dessin. Un nouveau rglement est instaur en 1737. Cf. aussi E. Gerspach, ed., La Manufacture nationale des Gobelins. Paris. Delagrave, 1892, Rglement de 1680 imposant de chanter voix basse des cantiques dans l'atelier, p. 156-160. Voir Surveiller et Punir, p. 158-159.

10. Surveiller et Punir. p. 215-219. Sur les registres de police au xvme sicle, cf. M. Chassaigne. La Lieutenance gnrale de police de Paris, Paris, A. Rousseau, 1906.

11. E. Gerspach. ed., La Manufacture..., op. cit.

12. Impos aux maisons de la Compagnie de Jsus par une lettre circulaire du 8 janvier 1599, le Ratio Studiorum - rdig en 1586 - organise la rpartition des tudes par classes, divises en deux camps, et ceux-ci en dcuries, la tte desquelles est plac un dcurion charg de la surveillance. Cf. C. de Rochemonteix, Un collge de jsuites aux xvite et xvi[i' sicles : le collge Henri IV de La Flche, Le Mans, Leguicheux, 1889, t. I, p. 6-7 et 51-52. Voir Surveiller et Punir, op. cit., p. 147-148.

13. Allusion l'innovation qu'introduit Jean Cele (1375-1417), directeur de l'cole de Zwolle, en rpartissant les lves en classes comportant chacune son programme spcial, son responsable, et son lieu au sein de l'cole, les lves tant placs dans telle ou telle classe en fonction de leurs rsultats. Cf.: [a] G. Mir, Aux sources de la pdagogie des jsuites. Le Modus Parisiensis, Rome, Bibliotheca Instituti Historici, vol. XXVIII, 1968, p. 172-173. [b] M.J. Gaufrs, Histoire du plan d'tudes protestant, Bulletin de l'histoire du protestantisme franais, vol. XXV, 1889, p. 481-498. Voir Surveiller et Punir, p. 162-163.

14. Ainsi, c'est en 1904 que le ministre de l'Instruction publique cre une commission pour tudier les moyens employer pour assurer l'instruction primaire [...] tous les "enfants anormaux et arrirs". C'est dans ce cadre qu'en 1905, Alfred Binet (1857-1911) est charg de dterminer les moyens de dpister les enfants retards. Entreprenant avec Thodore Simon (1873-1961), directeur de la colonie des enfants de Perray-Vaucluse, des enqutes par questionnaires dans les coles des IIe et XXe arrondissements de Paris, il met au point avec celui-ci une chelle mtrique de l'intelligence destine valuer les retards de dveloppement (A. Binet & Th. Simon, Applications des mthodes nouvelles au diagnostic du niveau intellectuel chez les enfants normaux et anormaux d'hospice et d'cole, L'Anne psychologique, t. XI, 1905, p. 245-336). Les dbiles mentaux sont alors dfinis par un caractre ngatif : c'est que, par leur organisation physique et intellectuelle, ces tres sont rendus incapables de profiter des mthodes d'instruction et d'ducation

 

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qui sont en usage dans les coles publiques (A. Binet & Th. Simon, Les Enfants anormaux. Guide pour l'admission des enfants anormaux dans les classes de perfectionnement, prface de Lon Bourgeois, Paris, A. Colin, 1907, p. 7). Cf.: [a] G. Netchine, Idiots, dbiles et savants au XIXe sicle, in R. Zazzo, Les Dbilits mentales, Paris, A. Colin (coll. U), 1969, p. 70-107. [b] F. Muel, L'cole obligatoire et l'invention de l'enfance anormale, Actes de la recherche en sciences sociales, n 1, janvier 1975, p. 60-74.

15. Voir l'ouvrage de C.B. MacPherson, The Political Theory of Possessive Individualism, Oxford, Oxford University Press, 1961 /La Thorie politique de l'individualisme possessif, de Hobbes Locke, trad. M. Fuchs, Paris, Gallimard ( Bibliothque des ides), 1971.

16. Cf. Mon corps, ce papier, ce feu (septembre 1971), art. cit (supra, p. 38, note 11).

 

 

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LEON DU 28 NOVEMBRE 1973

lments d'une histoire des dispositifs disciplinaires : les communauts religieuses au Moyen ge ; la colonisation pdagogique de la jeunesse ; les missions jsuites au Paraguay ; l'arme ; les ateliers ; les cits ouvrires. - La formalisation de ces dispositifs dans le modle du Panopticon de Jeremy Bentham. - L'institution familiale et l'mergence de la fonction-Psy.

 

Je vais commencer par quelques remarques sur l'histoire de ces dispositifs disciplinaires.

La semaine dernire, j'avais essay de les dcrire un peu abstraitement et en dehors de toute diachronie, en dehors galement de tous les systmes de dtermination qui ont pu induire la mise en place et la gnralisation de ces dispositifs disciplinaires. Ce que je vous avais dcrit, c'est une sorte d'appareil, de machinerie dont les formes majeures apparaissent en plein jour partir du XVIIe, disons, surtout du XVIIIe sicle. En fait, les dispositifs disciplinaires ne se sont pas forms, loin de l, aux XVIIe et XVIIIe sicles ; ils ne se sont surtout pas substitus d'un coup ces dispositifs de souverainet auxquels j'ai essay de les opposer. Les dispositifs disciplinaires viennent de loin ; ils sont ancrs, ils ont fonctionn, et pendant longtemps, au milieu des dispositifs de souverainet ; ils ont form comme des lots l'intrieur desquels s'exerait un type de pouvoir qui tait fort diffrent de ce qu'on pourrait appeler pour l'poque la morphologie gnrale de la souverainet.

O ont-ils exist, ces dispositifs disciplinaires ? Ce n'est pas difficile de les retrouver, de les suivre ; on les trouve essentiellement dans les communauts religieuses, que ce soit les communauts rgulires - j'entends rgulires au sens de statutaires, reconnues par l'glise - ou que ce soit des communauts spontanes. Or, ce qui me parat important, c'est que ces dispositifs disciplinaires tels qu'on les voit dans les communauts religieuses ont jou, au cours du Moyen ge et jusqu'au XVIe sicle compris, au fond un double rle.

 

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Bien sr, ces dispositifs disciplinaires se sont intgrs au schma gnral de la souverainet la fois fodale et monarchique ; c'est vrai qu'ils ont fonctionn d'une manire positive l'intrieur de ce dispositif plus gnral qui les encadrait, les supportait, en tout cas qui les tolrait parfaitement. Mais ils ont jou aussi un rle critique, un rle d'opposition et d'innovation. Et je crois qu'on peut dire trs schmatiquement ceci d'une part, c'est travers les laborations ou encore les ractivations des dispositifs disciplinaires que se sont transforms dans l'glise non seulement les ordres religieux eux-mmes, mais les pratiques religieuses, les hirarchies et l'idologie religieuses aussi. Je prendrai simplement un exemple.

Une rforme comme celle qui a eu lieu aux XIe-XIIe sicles, ou plutt la srie de rformes qui ont eu lieu cette poque-l l'intrieur de l'ordre bndictin reprsente au fond une certaine tentative pour arracher la pratique religieuse ou pour arracher l'ordre tout entier au systme de souverainet fodal l'intrieur duquel il tait pris et incrust'. En gros, on peut dire que la grande forme clunisienne tait une forme monastique qui avait t ce point investie ou encore parasite par le systme fodal, que l'ordre clunisien tait tout entier, dans son existence, dans son conomie, dans ses hirarchies internes un dispositif de souverainet'. En quoi a consist la rforme de Cteaux ?3 La rforme cistercienne a consist restituer l'ordre une certaine discipline, reconstituer un dispositif disciplinaire que l'on rfrait une rgle plus originaire et comme oublie ; un systme disciplinaire dans lequel on retrouverait d'abord la rgle de pauvret, l'obligation du travail manuel et du plein emploi du temps, la disparition des possessions personnelles, des dpenses somptuaires, la rgulation du rgime alimentaire, de l'habillement, la rgle de l'obissance interne, le resserrement de la hirarchie. Bref, tous les caractres du systme disciplinaire, vous les voyez apparatre ici comme effort de dsengagement de l'ordre monastique par rapport au dispositif de souverainet qui l'avait travers et comme rong. Et c'est grce cela, d'ailleurs, que l'ordre de Cteaux a pu raliser un certain nombre d'innovations conomiques ; grce, prcisment, la fois cette rgle de pauvret, ces systmes hirarchiques, ces rgles d'obissance, de travail et tout le systme, aussi, de notation, de comptabilit, etc., qui taient lis la pratique disciplinaire.

On pourrait dire galement que ce n'est pas simplement dans l'ordre de l'innovation conomique que les systmes disciplinaires ont jou un rle la fois critique et novateur au Moyen ge ; c'est galement dans

 

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l'ordre politique. On peut dire, par exemple, que les nouveaux pouvoirs politiques qui essaient de se faire jour travers la fodalit et partir des dispositifs de souverainet, ces nouveaux pouvoirs centraliss que sont la monarchie d'une part et la papaut de l'autre, essaient de se donner des instruments nouveaux par rapport aux mcanismes de souverainet, des instruments qui sont de type disciplinaire. Et c'est ainsi, par exemple, que l'ordre des dominicains avec toute la discipline nouvelle qu'il reprsentait par rapport aux autres rgularits monastiques 4, l'ordre des bndictins ont t entre les mains de la papaut, galement entre les mains de la monarchie franaise, un instrument grce auquel on a pu briser certains lments du systme fodal, certains dispositifs de souverainet qui existaient par exemple dans le Midi de la France, en Occitanie, etc.'. C'est de la mme faon que les jsuites ont t, plus tard, au XVIe sicle, un instrument grce auquel ont pu tre briss certains restes de la socit fodale 6. Donc : innovation conomique, innovation politique.

On peut dire aussi que les recherches disciplinaires, ces espces d'lots disciplinaires que l'on voit merger dans la socit mdivale, permettent galement des innovations sociales, permettent, en tout cas, que s'articulent certaines formes d'opposition sociale contre les hirarchies, contre le systme de diffrenciation des dispositifs de souverainet. On voit apparatre, et cela ds le Moyen ge, bien plus encore la veille de la Rforme, on voit se constituer des sortes de groupes communautaires relativement galitaires et qui sont rgis, non plus par les dispositifs de souverainet, mais par des dispositifs de discipline : une mme rgle qui s'impose tous de la mme faon, sans qu'il y ait entre ceux auxquels elle s'applique d'autres diffrences de statut que celles qui sont indiques par la hirarchie interne du dispositif. C'est ainsi que vous voyez apparatre trs tt quelque chose comme les moines mendiants, qui reprsentent dj une espce d'opposition sociale travers un schma disciplinaire nouveau 7. Vous voyez aussi des communauts religieuses, mais constitues essentiellement de lacs, comme les Frres de la Vie commune, qui sont apparus en Hollande au XIVe sicle 8 ; et puis, finalement, toutes ces communauts populaires ou bourgeoises qui ont prcd immdiatement la Rforme et que vous voyez se poursuivre, sous des formes nouvelles, jusqu'au XVIIe sicle, par exemple en Angleterre, avec le rle politique et social que vous connaissez ; au XVIIIe sicle, galement. On peut dire aussi, la limite, que la franc-maonnerie a pu fonctionner dans la socit franaise et europenne du XVIIIe sicle, comme une sorte d'innovation disciplinaire destine travailler de l'intrieur, court-circuiter et, jusqu' un certain point, briser les rseaux des systmes de souverainet.

 

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Tout ceci, trs schmatiquement, pour dire que les dispositifs disciplinaires ont exist ds longtemps l'intrieur et comme des lots dans le plasma gnral des rapports de souverainet. Ces systmes disciplinaires, tout au long du Moyen ge, au XVIe, au XVIIIe sicle encore, sont rests latraux, quels qu'aient t les utilisations qu'on ait pu en faire et les effets gnraux qu'ils ont entrans. Ils sont rests latraux; il n'en reste pas moins qu'on voit travers eux se dessiner toute une srie d'innovations qui, peu peu, vont recouvrir l'ensemble de la socit. Et c'est prcisment aux XVIIe et XVIIIe sicles qu'on voit, par une sorte d'extension progressive, de parasitage gnral de la socit, c'est ce moment-l qu'on voit se constituer ce qu'on pourrait appeler d'un mot - mais qui est videmment trs grossier et schmatique - une socit disciplinaire, se substituant une socit de souverainet.

Cette extension des dispositifs disciplinaires, comment s'est-elle faite ? Par quelles tapes ? Et, finalement, quel a t le mcanisme qui leur a servi de support? Je crois qu'on pourrait dire, l encore trs schmatiquement, que du XVIe au XVIIIe sicle, l'extension historique, le parasitage global opr par les dispositifs disciplinaires ont un certain nombre de points d'appui.

Premirement, parasitage de la jeunesse scolaire qui, jusqu' la fin du XVe- dbut XVIe sicle, avait gard son autonomie, ses rgles de dplacement et de vagabondage, sa propre turbulence, ses liens, galement, avec les agitations populaires. Et que ce soit sous la forme du systme italien ou du systme franais, que ce soit sous la forme d'une communaut tudiants-professeurs ou que ce soit sous la forme d'une communaut autonome des tudiants par rapport celle des professeurs, peu importe, de toute faon on avait l, dans le systme gnral du fonctionnement social, une sorte de groupe en dambulation, de groupe l'tat d'mulsion, l'tat d'agitation. Et, au fond, la disciplinarisation de cette jeunesse tudiante, cette colonisation de la jeunesse, a t un des premiers points d'application et d'extension du systme disciplinaire.

Le curieux, c'est que la colonisation de cette jeunesse turbulente et en mouvement par le systme disciplinaire a eu pour point de dpart cette communaut des Frres de la Vie commune, c'est--dire une communaut religieuse dont les objectifs, dont l'idal asctique taient trs clairs, puisque son fondateur tait quelqu'un qui s'appelait Groote, qui tait fort li Ruysbroek l'Admirable, donc qui tait au courant de toute cette mystique allemande et rhnane du XIVe sicle 9. C'est l, dans cette pratique d'un exercice de l'individu sur lui-mme, dans cette tentative pour transformer l'individu, dans cette recherche d'une volution progressive

 

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de l'individu jusqu'au point du salut, c'est l, dans ce travail asctique de l'individu sur lui-mme pour son salut, que l'on trouve la matrice, le modle premier de la colonisation pdagogique de la jeunesse. C'est partir de l, et sous la forme collective de cet asctisme que l'on trouve chez les Frres de la Vie commune, que l'on voit se dessiner les grands schmas de la pdagogie, c'est--dire l'ide qu'on ne peut apprendre les choses qu'en passant par un certain nombre de stades obligatoires et ncessaires, que ces stades se suivent dans le temps et, dans le mme mouvement qui les conduit travers le temps, qu'ils marquent autant de progrs qu'il y a d'tapes. Le jumelage temps-progrs est caractristique de l'exercice asctique et va se trouver galement caractristique de la pratique pdagogique.

Du coup, dans les coles fondes par les Frres de la Vie commune, d'abord Deventer, ensuite Lige, Strasbourg, on va avoir pour la premire fois des divisions en ges et des divisions en niveaux, avec des programmes d'exercices progressifs. Deuximement, dans cette nouvelle pdagogie, vous allez voir apparatre quelque chose qui est trs nouveau par rapport ce qu'tait la rgle de vie de la jeunesse du Moyen ge, c'est--dire la rgle de claustration. C'est l'intrieur d'un espace ferm, dans un milieu clos sur lui-mme, et avec le minimum de rapports avec le monde extrieur, que l'exercice pdagogique doit s'accomplir, tout comme l'exercice asctique. L'exercice asctique demandait un lieu privilgi ; de la mme faon, maintenant, l'exercice pdagogique va demander son lieu. Et l encore, c'est nouveau, c'est essentiel ; tout le mlange, toute l'intrication du milieu universitaire avec le milieu ambiant, en particulier le lien si fondamental pendant tout le Moyen ge entre cette jeunesse universitaire et les classes populaires, va tre coup par ce principe de la vie claustrale, qui est un principe asctique report sur la pdagogie.

Troisimement, un des principes de l'exercice asctique, c'est que, s'il est bien exerc par l'individu sur lui-mme, c'est toujours sous la direction constante de quelqu'un qui est le guide, le protecteur, celui, en tout cas, qui prend sur lui la responsabilit de la dmarche de celui qui est en train de commencer son propre cheminement asctique. Le cheminement asctique demande un guide constant, qui ait perptuellement l'oeil ouvert sur les progrs ou, au contraire, sur les chutes ou les fautes de celui qui commence l'exercice; de la mme faon, - l encore, innovation totale par rapport la pdagogie universitaire du Moyen ge -, vous voyez l'ide que le professeur doit suivre l'individu tout au long de sa carrire ou, au moins, doit le mener d'une tape l'autre avant de passer la main

 

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un autre guide qui, lui, plus savant, plus avanc lui-mme, pourra guider l'lve au-del. Le guide asctique devient le professeur de classe auquel l'lve est attach soit pendant un cycle d'tudes, soit pendant une anne, soit ventuellement pendant tout son cursus scolaire.

Et enfin, l, je ne suis pas sr du tout que le modle soit asctique, mais, en tout cas, ce qu'on trouve dans les coles des Frres de la Vie commune, c'est une trs curieuse organisation de type paramilitaire. Il est trs possible que ce soit un schma d'origine monastique; en effet, on trouve dans les couvents, surtout dans les couvents de l'poque chrtienne archaque, des divisions qui sont la fois des groupements de travail, des groupements de mditation, des groupements aussi de formation intellectuelle et spirituelle, qui comprennent dix individus sous la direction de quelqu'un qui les prend en charge et qui en a la responsabilit, et qui forment des dcuries10. Il est possible que ce schma, trs manifestement inspir de l'arme romaine, ait t transpos dans la vie monastique des premiers sicles chrtiens; en tout cas, c'est cela que l'on retrouve dans les coles des Frres de la Vie commune, et elles sont scandes sur ce schma militaire de la dcurie; peut-tre, d'ailleurs, l'organisation des milices bourgeoises en Flandre a-t-elle pu relayer, en quelque sorte, ce modle. Enfin, vous avez l un trs curieux schma la fois monastique et militaire, qui vient servir d'instrument cette colonisation de la jeunesse l'intrieur des formes pdagogiques.

On a l, si vous voulez, je crois, un des premiers moments de cette colonisation d'une socit tout entire par l'intermdiaire des dispositifs disciplinaires.

 

*

On trouverait une autre application de ces dispositifs disciplinaires dans un autre type de colonisation ; non plus celle de la jeunesse, mais la colonisation, tout simplement, des peuples coloniss. Et l, on a une histoire assez curieuse. Il faudrait voir avec un peu de dtail comment les schmas disciplinaires ont t la fois appliqus et perfectionns dans les populations coloniales. Il semble que cette disciplinarisation se soit faite d'abord d'une manire assez discrte, marginale et, curieusement, en contrepoint par rapport l'esclavage.

Ce sont, en effet, les jsuites, adversaires - pour des raisons thologiques et religieuses, pour des raisons conomiques galement - de l'esclavage, qui ont oppos, en Amrique du Sud, cette utilisation, vraisemblablement immdiate, brutale et hautement consommatrice de vies

 

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humaines, cette pratique de l'esclavage si coteuse et si peu organise, un autre type de distribution, de contrle et d'exploitation [...'] par un systme disciplinaire. Et les fameuses rpubliques dites communistes des Guaranis, au Paraguay, taient en ralit des microcosmes disciplinaires dans lesquels vous aviez un systme hirarchique dont les cls taient entre les mains des jsuites eux-mmes ; les individus, les communauts guaranies recevant un schma de comportement absolument statutaire leur indiquant les horaires qui devaient tre les leurs, indiquant les heures de repas, de repos, les rveillant la nuit pour qu'ils puissent faire l'amour et faire des enfants heure fixe". Plein emploi, par consquent, du temps.

Surveillance permanente : dans les villages de ces rpubliques guaranies, chacun avait son logement ; mais, le long de tous les logements, il y avait une sorte de trottoir qui permettait de regarder travers les fentres qui, bien sr, n'avaient pas de volets, pour que pendant toutes les heures de la nuit il puisse y avoir une surveillance de ce que faisait chacun. Vous aviez aussi, et surtout, une espce d'individualisation, au moins au niveau de la micro-cellule familiale, puisque chacune - qui rompait d'ailleurs la vieille communaut guaranie - recevait un logement, et c'tait ce logement, prcisment, sur lequel portait l'oeil de la surveillance.

Enfin, une espce de systme pnal permanent, en un sens trs indulgent quand on le compare ce qu'tait le systme pnal europen l'poque, - c'est--dire pas de peine de mort, pas de supplice, pas de torture -, mais un systme de punition absolument permanente, qui courait tout le long de l'existence de l'individu et qui, chaque instant, dans chacun de ses gestes ou de ses attitudes, tait susceptible de relever quelque chose qui indiquait une mauvaise tendance, un mauvais penchant, etc., et qui entranait par consquent une punition qui pouvait tre d'autant plus lgre que, d'une part, elle tait constante et que, d'autre part, elle ne portait jamais que sur des virtualits ou des commencements d'action.

Troisime type de colonisation que vous voyez se former aprs celle de la jeunesse scolaire, celle des peuples coloniaux, cela a t, - et je n'y reviens pas, parce que a a t tudi mille fois -, la colonisation interne des vagabonds, des mendiants, des nomades, des dlinquants, des prostitues, etc., et tout le renfermement de l'poque classique. Dans tous ces cas-l, si vous voulez, les dispositifs disciplinaires sont mis en place, et on voit trs nettement qu'ils drivent directement des institutions religieuses. Ce sont en quelque sorte les institutions religieuses : les

 

* (Enregistrement:) humains

 

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Frres de la Doctrine chrtienne, relays ensuite par les grands ordres pdagogiques comme les jsuites, qui ont prolong, en quelque sorte par des pseudopodes, leur propre discipline sur la jeunesse scolarisable 12.

Ce sont galement les ordres religieux, en l'occurrence les jsuites encore, qui ont transpos et transform leur propre discipline dans les pays coloniaux. Quant au systme d'enfermement, ces procdures de colonisation des vagabonds, des nomades, etc., c'tait encore dans des formes trs proches de la religion, puisque c'tait, dans la plupart des cas, des ordres religieux qui avaient, sinon l'initiative, du moins la responsabilit de la gestion de ces tablissements. C'est donc la version extrieure des disciplines religieuses que vous voyez ainsi s'appliquer progressivement sur des secteurs de moins en moins marginaux, de plus en plus centraux, du systme social.

Et puis, la fin du XVIIe, au XVIIIe sicle, apparaissent et se mettent en place des dispositifs disciplinaires qui n'ont plus, eux, de point d'appui religieux, et qui en sont la transformation, mais en quelque sorte l'air libre, sans support rgulier du ct de la religion. Vous voyez apparatre des systmes disciplinaires. Bien sr, l'arme, avec l'encasernement, d'abord, qui date de la seconde moiti du XVIIIe sicle, la lutte contre les dserteurs, c'est--dire la constitution de dossiers et de toutes les techniques de reprage individuel qui empchent les gens de sortir de l'arme comme ils y entraient, et, enfin, dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, les exercices corporels, l'emploi du temps complet, etc. 13.

Aprs l'arme, c'est tout simplement la classe ouvrire qui commence recevoir, elle aussi, des dispositifs disciplinaires. C'est l'apparition des grands ateliers au XVIIIe sicle; c'est l'apparition, dans les villes minires ou dans certains grands centres de mtallurgie o l'on est oblig de transporter une population rurale que l'on utilise pour la premire fois et pour des techniques toutes nouvelles, c'est dans ces centres-l - toute la mtallurgie du bassin de la Loire, tous les charbonnages du Massif central et du Nord de la France - que vous voyez apparatre les formes disciplinaires imposes aux ouvriers, avec les premires cits ouvrires, comme celle du Creusot. Et puis, cette mme poque, ce qui a t tout de mme le grand instrument de la discipline ouvrire, c'est--dire le livret, qui est impos tout ouvrier. Chaque ouvrier ne peut, n'a le droit de se dplacer qu'avec un livret qui indique quel a t son prcdent employeur, dans quelles conditions, pour quelles raisons il l'a quitt; et, lorsqu'il veut recevoir un nouvel emploi ou lorsqu'il veut s'installer dans une nouvelle ville, il doit prsenter son nouveau patron, la municipalit, aux autorits locales, son livret qui

 

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est, en quelque sorte, la marque mme de tous les systmes disciplinaires qui psent sur lui 14.

Donc, l encore trs schmatiquement, ces systmes disciplinaires isols, locaux, latraux, qui se sont forms au Moyen ge, commencent alors recouvrir toute la socit par une sorte de processus que l'on pourrait appeler de colonisation externe et interne, dans lequel vous retrouvez absolument les lments des systmes disciplinaires dont je vous parlais. C'est--dire: la fixation spatiale, l'extraction optimale du temps, l'application et l'exploitation des forces du corps par une rglementation des gestes, des attitudes et de l'attention, la constitution d'une surveillance constante et d'un pouvoir punitif immdiat, et enfin l'organisation d'un pouvoir rglementaire qui, en lui-mme, dans son fonctionnement, est anonyme, non individuel, mais qui aboutit toujours un reprage des individualits assujetties. En gros : prise en charge du corps singulier par un pouvoir qui l'encadre et qui le constitue comme individu, c'est--dire comme corps assujetti. C'est cela qui peut tre retrac comme l'histoire trs schmatique des dispositifs disciplinaires. Or, quoi rpond cette histoire? Qu'est-ce qu'il y a derrire cette espce d'extension que l'on peut reprer trs facilement la surface des vnements ou des institutions ?

Eh bien, j'ai l'impression que ce qui tait en question derrire cette mise en place gnrale des dispositifs disciplinaires, c'est ce qu'on pourrait appeler l'accumulation des hommes. C'est--dire que, paralllement l'accumulation du capital, et ncessaire d'ailleurs celle-ci, il a fallu procder une certaine accumulation des hommes ou, si vous voulez, une certaine distribution de la force de travail qui tait prsente dans toutes ces singularits somatiques. Cette accumulation des hommes et la distribution rationnelle de ces singularits somatiques avec les forces dont elles sont porteuses, elles consistent en quoi ?

Elles consistent, premirement, rendre maximale l'utilisation possible des individus : les rendre tous utilisables, et non pas pour pouvoir les utiliser tous mais pour justement ne pas avoir les utiliser tous, tendre le march du travail au maximum pour pouvoir s'assurer un volant de chmage qui permettra une rgulation en baisse des salaires. Rendre, par consquent, tout le monde utilisable.

Deuximement, rendre les individus utilisables dans leur multiplicit mme ; faire que la force produite par la multiplicit de ces forces individuelles de travail soit au moins gale et, autant que possible, suprieure l'addition des forces singulires. Comment distribuer les individus pour que, plusieurs, ils en fassent plus que l'addition pure et simple de ces individus mis les uns ct des autres?

 

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Enfin, permettre le cumul non seulement de ces forces, mais galement du temps : du temps de travail, du temps d'apprentissage, de perfectionnement, du temps d'acquisition des savoirs et des aptitudes. C'est le troisime aspect du problme pos par l'accumulation des hommes.

Cette triple fonction des techniques d'accumulation des hommes et des forces de travail, ce triple aspect est, je crois, la raison pour laquelle ont t mis en place, essays, labors, perfectionns les diffrents dispositifs disciplinaires. L'extension des disciplines, leur dplacement, leur migration, de leur fonction latrale la fonction centrale et gnrale qu'elles exercent partir du XVIIIe sicle, sont lis cette accumulation des hommes et au rle de l'accumulation des hommes dans la socit capitaliste.

On pourrait dire, en reprenant les choses par un autre biais et en regardant cela du ct de l'histoire des sciences, qu'au problme des multiplicits empiriques des plantes, des animaux, des objets, des valeurs, des langues, etc., la science classique a rpondu, au XVIIe et au XVIIIe sicle, par une certaine opration, qui tait une opration de classification, activit taxinomique qui a t, je crois, la forme gnrale de ces connaissances empiriques pendant toute l'poque classique". En revanche, et partir du moment o se dveloppait l'conomie capitaliste, au moment o, par consquent, se posait, paralllement et en liaison avec l'accumulation du capital, le problme de l'accumulation des hommes, partir de ce moment-l, il est clair qu'une activit purement taxinomique et de simple classification n'tait pas valable. Il a fallu distribuer les hommes pour rpondre ces ncessits conomiques selon des techniques tout fait diffrentes de celles de la classification. Il a fallu utiliser non pas des schmas taxinomiques permettant d'emboter les individus dans des espces, dans des genres, etc. ; il a fallu utiliser quelque chose qui n'est pas une taxinomie, bien qu'il s'agisse galement d'une distribution, et que j'appellerai une tactique. La discipline, c'est une tactique, c'est--dire une certaine manire de distribuer les singularits, mais selon un schma qui n'est pas classificatoire, de les distribuer spatialement, de permettre des cumuls temporels qui puissent avoir effectivement, au niveau de l'activit productrice, l'efficacit maximale.

Eh bien, je crois qu'on pourrait dire, l encore d'une faon trs schmatique, que ce qui a donn naissance aux sciences de l'homme, a a t prcisment l'irruption, la prsence ou l'insistance de ces problmes tactiques poss par la ncessit de distribuer les forces de travail en fonction des ncessits de l'conomie qui se dveloppait alors. Distribuer les hommes selon ces ncessits-l, a impliquait non plus une taxinomie,

 

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mais une tactique ; cette tactique, elle a nom discipline". Les disciplines sont des techniques de distribution des corps, des individus, des temps, des forces de travail. Et ce sont ces disciplines avec prcisment ces tactiques, avec le vecteur temporel qu'elles impliquent, qui ont fait irruption dans le savoir occidental dans le courant du XVIIIe sicle, et qui ont renvoy les vieilles taxinomies, modles de toutes les sciences empiriques, dans le champ d'un savoir dsuet et peut-tre mme, entirement ou partiellement, en tout cas dsaffect. La tactique a remplac la taxinomie et avec elle l'homme, le problme du corps, le problme du temps, etc.

Nous croisons l le moment o je voudrais retrouver le problme qui tait en question, c'est--dire le problme de la discipline asilaire, telle qu'elle constitue, je crois, la forme gnrale du pouvoir psychiatrique. J'ai essay de montrer [que - et de montrer] comment - ce qui apparaissait en quelque sorte vif, l'tat nu, dans la pratique psychiatrique du tout dbut du XIXe sicle, c'tait un pouvoir qui avait pour forme gnrale ce que j'ai appel la discipline.

 

*

En fait, il a exist une formalisation trs claire, trs remarquable, de cette microphysique du pouvoir disciplinaire ; cette formalisation, vous la trouvez tout simplement dans le Panopticon de Bentham. Le Panopticon, qu'est-ce que c'est? 16

On a l'habitude de dire que c'est un modle de prison que Bentham a invent en 1787, et qui a t reproduit, avec un certain nombre de modifications, dans un certain nombre de maisons de dtention europennes : Pentonville en Angleterre 17, avec des modifications dans la Petite Roquette en France, etc. 18. En fait, le Panopticon de Bentham n'est pas un modle de prison, ou ce n'est pas seulement un modle de prison ; c'est un modle, et Bentham le dit trs clairement, pour une prison, mais aussi pour un hpital, pour une cole, un atelier, une institution d'orphelins, etc. C'est une forme, j'allais dire, pour toute institution ; disons, plus simplement, pour toute une srie d'institutions. Et encore, quand je dis que c'est un schma pour toute une srie d'institutions possibles, je crois que je ne suis pas encore exact.

En fait, Bentham ne dit mme pas que c'est un schma pour des institutions, il dit que c'est un mcanisme, un schma qui donne force toute institution, une sorte de mcanisme par lequel le pouvoir qui joue ou qui doit jouer dans une institution va pouvoir acqurir le maximum de force. Le Panopticon est un multiplicateur; c'est un intensificateur de pouvoir

 

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l'intrieur de toute une srie d'institutions. Il s'agit de rendre la force du pouvoir la plus intense, sa distribution la meilleure, sa cible d'application la plus juste. Ce sont, au fond, les trois objectifs du Panopticon, et Bentham le dit : son excellence consiste dans la grande force qu'il est capable de donner toute institution laquelle on l'applique 19. Et, dans un autre passage, il dit que ce qu'il y a de merveilleux dans le Panopticon, c'est qu'il donne ceux qui dirigent l'institution une force herculenne 211. Il donne une force herculenne au pouvoir qui circule dans l'institution, et l'individu qui dtient ou qui dirige ce pouvoir. Et, dit galement Bentham, ce qu'il y a de merveilleux dans ce Panopticon, c'est qu'il constitue une nouvelle manire de donner l'esprit un pouvoir sur l'esprit 21. Il me semble que ces deux propositions : constituer une force herculenne et donner l'esprit du pouvoir sur l'esprit, il me parat que c'est bien l ce qu'il y a de caractristique dans le mcanisme du Panopticon et, si vous voulez, dans la forme disciplinaire gnrale. Force herculenne, c'est--dire une force physique qui porte, en un sens, sur le corps, mais qui soit telle que cette force qui enserre, qui pse sur le corps, au fond, ne soit jamais employe et qu'elle soit affecte d'une sorte d'immatrialit qui fasse que c'est de l'esprit l'esprit que passe le processus, alors qu'en fait, c'est bien le corps qui est en question dans le systme du Panopticon. Ce jeu entre la force herculenne et la pure idalit de l'esprit, c'est cela, je crois, que Bentham cherchait dans le Panopticon ; et comment y arrive-t-il ?

Vous avez un btiment annulaire qui constitue la priphrie mme du Panopticon ; dans ce btiment sont amnages des cellules qui ouvrent la fois vers l'intrieur par une porte vitre et vers l'extrieur par une fentre. Sur le pourtour intrieur de cet anneau, vous avez une galerie qui permet de circuler et d'aller d'une cellule l'autre. Ensuite, un espace vide et, au centre de l'espace vide, une tour, une espce de btiment cylindrique qui a plusieurs tages et au sommet duquel vous avez une sorte de lanterne, c'est--dire une grande pice vide, qui est telle que de cet emplacement central on peut, uniquement en pivotant sur soi, regarder tout ce qui se passe dans chacune de ces cellules. Voil le schma.

Que veut dire ce schma ? Et pourquoi, pendant si longtemps, il a parl aux esprits et est rest, tort mon sens, comme l'exemple mme des utopies du XVIIIe sicle ? Premirement, dans ces cellules, on va placer un individu et un seul; c'est--dire que, dans ce systme, qui vaut pour un hpital, une prison, un atelier, une cole, etc., dans chacune de ces loges on va mettre une seule personne; c'est--dire que chaque corps aura son lieu. pinglage spatial, par consquent. Et dans chaque direction que le

 

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regard du surveillant peut prendre, au bout de chacune de ces directions, le regard va rencontrer un corps. Les coordonnes spatiales ont donc l une fonction individualisante trs nette.

Ce qui fait que, dans un systme comme celui-l, on n'a jamais affaire une masse, un groupe ou mme, dire vrai, une multiplicit ; on n'a jamais affaire qu' des individus. On peut bien donner un ordre collectif par un porte-voix, qui va s'adresser tout le monde la fois et qui sera obi par tout le monde la fois, il n'en reste pas moins que cet ordre collectif n'est jamais adress qu' des individus, et que l'ordre n'est jamais reu que par des individus placs les uns ct des autres. Tous les phnomnes collectifs, tous les phnomnes de multiplicit se trouvent ainsi entirement abolis. Et, comme dit Bentham avec satisfaction, dans les coles, il n'y aura plus de copiage, qui est le dbut de l'immoralit 22; dans les ateliers, il n'y aura plus de distraction collective, de chansons, de grves 23 ; dans les prisons, plus de complicit 24 ; et dans les asiles pour les malades mentaux, plus de ces phnomnes d'irritation collective, d'imitation, etc.25.

Vous voyez l comment tout ce rseau des communications de groupe, tous ces phnomnes collectifs qui sont perus, dans une sorte de schma solidaire, comme tant aussi bien la contagion mdicale que la diffusion morale du mal, tous ces phnomnes-l vont se trouver, par le systme du panoptique, entirement briss. Et l'on va avoir affaire un pouvoir qui sera un pouvoir d'ensemble sur tout le monde, mais qui ne visera jamais que des sries d'individus spars les uns des autres. Le pouvoir est collectif en son centre, mais du ct de l'arrive, il n'est plus jamais qu'individuel. Et vous voyez comment on a l ce phnomne d'individualisation par la discipline dont je vous parlais la dernire fois. La discipline individualise par le bas ; elle individualise ceux sur lesquels elle porte.

Quant la cellule centrale, cette espce de lanterne, je vous disais qu'elle tait entirement vitre; en fait, Bentham souligne bien qu'il ne faut pas la vitrer ou que, si on la vitre, il faut tablir un systme de jalousies que l'on pourra lever et baisser, et, l'intrieur mme de cette loge, on mettra des cloisons qui se croisent et qui sont mobiles. C'est qu'en effet, il faut que la surveillance puisse s'exercer de telle sorte que ceux qui sont surveills ne puissent mme pas savoir s'ils sont surveills ou s'ils ne le sont pas ; c'est--dire qu'ils ne doivent pas voir s'il y a quelqu'un dans la cellule centrale 26. Il faut donc, d'une part, que les vitres de la cellule centrale soient tamises ou obtures, et il faut qu'il n'y ait aucun effet de contre-jour qui permettrait au regard des prisonniers de traverser

 

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cette colonne et de voir travers la lanterne centrale s'il y a quelqu'un ou non ; d'o les cloisons internes que l'on dplace comme on veut et le systme des jalousies.

De telle sorte que le pouvoir, vous le voyez, pourra tre, comme je vous le disais la dernire fois, un pouvoir entirement anonyme. Le directeur n'a pas de corps, car le vrai effet du Panopticon c'est d'tre tel que, mme lorsqu'il n'y a personne, l'individu dans sa cellule non seulement se croie, mais se sache observ, qu'il ait l'exprience constante d'tre dans un tat de visibilit pour un regard - qui est l ou qui n'est pas l, peu importe. Le pouvoir, par consquent, est entirement dsindividualis. la limite, cette lanterne centrale pourrait tre absolument vide, que le pouvoir s'exercerait tout de mme.

Dsindividualisation, dsincorporation du pouvoir, qui n'a plus de corps, d'individualit, qui peut tre n'importe qui. Et, d'ailleurs, un des points essentiels du Panopticon c'est qu' l'intrieur de cette tour centrale, non seulement n'importe qui peut tre l - la surveillance peut tre exerce par le directeur, mais aussi par sa femme, par ses enfants, par ses domestiques, etc. -, mais un souterrain allant du centre jusqu' l'extrieur permet n'importe qui d'entrer dans cette tour centrale et d'exercer, s'il le veut, la surveillance; c'est--dire que n'importe quel citoyen doit pouvoir surveiller ce qui se passe l'hpital, l'cole, l'atelier, la prison. Surveiller ce qui s'y passe, surveiller si tout est bien en ordre et surveiller si le directeur dirige comme il faut, surveiller le surveillant qui surveille.

De sorte que vous avez comme une sorte de ruban de pouvoir, ruban continu, mobile, anonyme, qui se droule perptuellement l'intrieur de cette tour centrale. Qu'il ait une figure ou qu'il n'en ait pas, qu'il ait un nom ou qu'il n'en ait pas, qu'il soit individualis ou non, de toute faon, c'est le ruban anonyme du pouvoir qui perptuellement se droule et s'exerce par le jeu de cette invisibilit. C'est d'ailleurs cela que Bentham appelle la dmocratie, puisque, d'une part, n'importe qui peut occuper la place du pouvoir et qu'il n'est la proprit de personne puisque tout le monde peut entrer dans la tour et peut surveiller la manire dont le pouvoir s'exerce, de sorte que le pouvoir est perptuellement soumis un contrle. Finalement, le pouvoir est aussi visible en son centre invisible que les gens dans leurs cellules ; et, par l mme, le pouvoir surveill par n'importe qui, c'est bien cela la dmocratisation de l'exercice du pouvoir.

Autre caractre du Panopticon : c'est que dans ces cellules, vous avez bien sr du ct intrieur, et pour permettre la visibilit, une porte vitre, mais du ct extrieur, vous avez galement une fentre, indispensable pour qu'il y ait un effet de transparence, et que le regard de celui qui est

 

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au centre de la tour puisse ainsi traverser toutes les cellules, aller de l'un l'autre ct et voir, par consquent, contre-jour tout ce que fait la personne - lve, malade, ouvrier, prisonnier, etc. - qui est dans la cellule. De sorte que l'tat de visibilit permanente est absolument constitutif de la situation de l'individu qui est ainsi plac dans le Panopticon. Et vous voyez comment le rapport de pouvoir a bien cette immatrialit dont je vous parlais tout l'heure, car le pouvoir s'exerce simplement par ce jeu de lumire ; il s'exerce par ce regard qui va du centre vers la priphrie, qui, chaque instant, peut remarquer, juger, noter, punir ds le premier geste, ds la premire attitude, ds la premire distraction. Ce pouvoir n'a pas besoin d'instrument; son seul support, c'est le regard et c'est la lumire.

Panopticon, a veut dire deux choses ; a veut dire que tout est vu tout le temps, mais a veut dire aussi que tout le pouvoir qui s'exerce n'est jamais qu'un effet d'optique. Le pouvoir est sans matrialit; il n'a plus besoin de toute cette armature la fois symbolique et relle du pouvoir souverain ; il n'a pas besoin de tenir le sceptre dans sa main ou de brandir l'pe pour punir; il n'a pas besoin d'intervenir comme la foudre la manire du souverain. Ce pouvoir est plutt de l'ordre du soleil, de la perptuelle lumire ; il est l'illumination non matrielle qui porte indiffremment sur tous les gens sur lesquels il s'exerce.

Enfin, dernier caractre de ce Panopticon, c'est que ce pouvoir immatriel qui s'exerce perptuellement dans l'illumination est li un perptuel prlvement de savoir; c'est--dire que le centre du pouvoir est en mme temps un centre de notation ininterrompue, de transcription du comportement individuel. Codification et notation de tout ce que sont en train de faire les individus dans leur cellule ; accumulation de ce savoir, constitution de suites et de sries qui vont caractriser les individus ; une certaine individualit crite, centralise, constitue selon une filire gntique, vient former le double documentaire, l'ectoplasme crit, du corps qui est ainsi plac l dans sa cellule.

L'effet premier de ce rapport de pouvoir, c'est donc la constitution de ce savoir permanent de l'individu, de l'individu pingl en un espace donn et suivi par un regard virtuellement continu, qui dfinit la courbe temporelle de son volution, de sa gurison, de l'acquisition de son savoir, de sa rsipiscence, etc. Le Panopticon est donc, vous le voyez, un appareil la fois d'individualisation et de connaissance ; c'est un appareil de savoir et de pouvoir la fois, qui individualise d'un ct et qui, en individualisant, connat. D'o l'ide, d'ailleurs, qu'avait Bentham d'en faire un instrument de ce qu'il appelait une exprimentation mtaphysique ; et il pensait que l'on pourrait utiliser le dispositif du panoptique

 

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pour faire des expriences sur les enfants. II disait : imaginez qu'on prenne des enfants trouvs au moment mme de la naissance, et qu'on les mette, avant mme qu'ils aient commenc parler ou prendre conscience de quoi que ce soit, l'intrieur du panoptique. Eh bien, dit Bentham, on pourrait ainsi suivre la gnalogie de chaque ide observable 27 et, par consquent, refaire exprimentalement ce que Condillac avait dduit sans matriel d'exprimentation mtaphysique 28. On pourrait aussi vrifier non seulement la conception gntique de Condillac, mais l'idal technologique d'Helvtius, quand Helvtius disait que l' on peut tout enseigner n'importe qui 29. Cette proposition, qui est fondamentale pour la transformation ventuelle de l'espce humaine, est-elle vraie ou fausse ? II suffirait de faire l'exprience avec un panoptique ; c'est-dire que dans les diffrentes cellules, on apprendrait diffrentes choses aux diffrents enfants ; on apprendrait n'importe quoi n'importe quel enfant, et on verrait quel en serait le rsultat. On pourrait ainsi lever les enfants dans des systmes entirement diffrents les uns des autres ou incompatibles les uns avec les autres ; c'est ainsi qu' certains on apprendrait le systme de Newton, et puis, d'autres, on ferait croire que la lune est un fromage. Et quand ils auraient dix-huit ou vingt ans, on les mettrait tous ensemble et on les ferait discuter. On pourrait aussi apprendre deux sortes de mathmatiques aux enfants, une mathmatique dans laquelle deux et deux font quatre, et une mathmatique dans laquelle deux et deux ne font pas quatre ; et puis on attendrait encore jusqu' leur vingtime anne, on les mettrait ensemble et on aurait des discussions ; et, dit Bentham qui videmment s'amuse un peu, a vaudrait mieux que de payer des gens pour faire des sermons, des confrences ou des controverses. On aurait l une exprimentation directe. Enfin, bien sr, il dit qu'il faudrait faire une exprience dans laquelle on mettrait des garons et des filles, et on les mettrait ensemble lorsqu'ils atteindraient leur adolescence et on verrait ce qui se passe. Vous voyez que c'est l'histoire mme de Marivaux et de La Dispute : une espce de drame panoptique que l'on retrouve, au fond, ds la pice de Marivaux 30.

En tout cas, le panoptique, vous le voyez, est un schma formel pour la constitution d'un pouvoir individualisant et d'un savoir sur les individus. Je crois que le schma panoptique, les principaux mcanismes que l'on trouve mis en oeuvre dans le Panopticon de Bentham, vous les retrouvez finalement dans la plupart de ces institutions qui, sous le nom d'coles, de casernes, d'hpitaux, de prisons, de maisons d'ducation surveille, etc., sont la fois le lieu d'exercice d'un pouvoir et le lieu de formation d'un certain savoir sur l'homme. La trame commune ce qu'on pourrait

 

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appeler le pouvoir exerc sur l'homme en tant que force de travail et le savoir sur l'homme en tant qu'individu, il me semble que c'est le mcanisme panoptique qui la donne. Si bien que le panoptisme pourrait, je crois, apparatre et fonctionner l'intrieur de notre socit comme une forme gnrale ; on pourrait parler d'une socit disciplinaire ou aussi bien d'une socit panoptique. Nous vivons dans le panoptisme gnralis par le fait mme que nous vivons l'intrieur d'un systme disciplinaire.

Vous me direz : tout cela, c'est trs bien, mais est-ce qu'on peut dire vritablement que les dispositifs disciplinaires ont effectivement recouvert la socit tout entire, que les mcanismes, les dispositifs et les pouvoirs de souverainet ont t effacs par les mcanismes disciplinaires ?

Je pense que, tout comme il existait des pouvoirs de type disciplinaire dans les socits mdivales, o pourtant les schmas de souverainet l'emportaient, de la mme faon, on peut trouver dans la socit contemporaine encore bien des formes de pouvoir de souverainet. O est-ce qu'on peut les trouver? Eh bien, je les trouverais dans la seule institution dont je n'ai pas parl jusqu' prsent dans la dynastie traditionnelle, bien sr, des coles, casernes, prisons, etc., et dont l'absence vous a peut-tre tonn, je veux parler de la famille. Il me semble que la famille, c'est prcisment - j'allais dire : un reste, pas tout fait -, c'est en tout cas une sorte de cellule l'intrieur de laquelle le pouvoir qui s'exerce n'est pas, comme on a l'habitude de le dire, disciplinaire, mais au contraire est un pouvoir du type de la souverainet.

Je crois qu'on peut dire ceci : il n'est pas vrai que la famille ait servi de modle l'asile, l'cole, la caserne, l'atelier, etc. ; en effet, il me semble que rien dans le fonctionnement de la famille ne permet de voir une continuit entre la famille et les institutions, les dispositifs disciplinaires dont je vous parle. Au contraire, dans la famille, que voit-on, sinon une fonction d'individualisation maximale qui joue du ct de celui qui exerce le pouvoir, c'est--dire du ct du pre ? Cet anonymat du pouvoir, ce ruban de pouvoir indiffrenci qui se droule indfiniment dans un systme panoptique, rien n'est plus tranger que cela la constitution de la famille o, au contraire, le pre, en tant que porteur du nom et en tant qu'il exerce le pouvoir sous son nom, est le ple le plus intense de l'individualisation, beaucoup plus intense que la femme et les enfants. Donc, vous avez l une individualisation par le sommet qui rappelle, et qui est le type mme du pouvoir de souverainet, absolument inverse du pouvoir disciplinaire.

Deuximement, dans la famille, vous avez une rfrence constante un type de liens, d'engagements, de dpendance qui a t tabli une fois

 

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pour toutes sous la forme du mariage ou sous la forme de la naissance. Et c'est cette rfrence l'acte antrieur, au statut confr une fois pour toutes, qui donne sa solidit la famille ; les mcanismes de surveillance ne font que se greffer l-dessus, et quand bien mme ils ne jouent pas, l'appartenance la famille continue se maintenir. La surveillance est suppltive par rapport la famille ; elle n'est pas constitutive, alors que dans les systmes disciplinaires, la surveillance permanente est absolument constitutive du systme.

Enfin, dans la famille, vous avez tout cet enchevtrement de rapports que l'on pourrait dire htrotopiques : enchevtrement des liens locaux, contractuels, des liens de proprit, des engagements personnels et collectifs, qui rappelle le pouvoir de souverainet, et pas du tout la monotonie, 1'isotopie des systmes disciplinaires. De sorte que, moi, je placerai radicalement le fonctionnement et la microphysique de la famille du ct du pouvoir de souverainet, et pas du tout du ct du pouvoir disciplinaire. a ne veut pas dire, dans mon esprit, que la famille est le rsidu, le rsidu anachronique ou, en tout cas, le rsidu historique d'un systme dans lequel la socit tait tout entire pntre par les dispositifs de souverainet. Ce n'est pas un rsidu, un vestige de souverainet que la famille, c'est, au contraire, me semble-t-il, une pice essentielle, et de plus en plus essentielle au systme disciplinaire.

Je crois qu'on pourrait dire ceci : la famille, en tant qu'elle obit un schma non disciplinaire, un dispositif de souverainet, est la charnire, le point d'enclenchement absolument indispensable au fonctionnement mme de tous les systmes disciplinaires. Je veux dire que la famille est l'instance de contrainte qui va fixer en permanence les individus sur les appareils disciplinaires, qui va les injecter, en quelque sorte, dans les appareils disciplinaires. C'est parce qu'il y a la famille, c'est parce que vous avez ce systme de souverainet qui joue dans la socit sous la forme de la famille, que l'obligation scolaire joue et que les enfants, les individus enfin, ces singularits somatiques sont fixes et finalement individualises l'intrieur du systme scolaire. Pour tre oblig d'aller l'cole, faut-il encore que joue cette souverainet qui est celle de la famille. Regardez comment historiquement l'obligation du service militaire a t obtenue sur des gens qui, bien sr, n'avaient aucune raison de vouloir faire leur service militaire; c'est uniquement parce que l'tat a fait pression sur la famille comme petite collectivit constitue par le pre, la mre, les frres, les sueurs, etc., que l'obligation du service militaire a t effectivement contraignante et que les individus ont pu tre branchs sur ce systme disciplinaire et tre confisqus par lui. Que

 

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signifierait l'obligation du travail si les individus n'taient pas pris d'abord l'intrieur de ce systme de souverainet qu'est la famille, de ce systme d'engagements, d'obligations, etc., qui fait que l'assistance aux autres membres de la famille, l'obligation de leur fournir de la nourriture, etc., taient donnes ? La fixation sur le systme disciplinaire du travail n'est obtenue que dans la mesure o joue plein la souverainet mme de la famille. Le premier rle de la famille par rapport aux appareils disciplinaires, c'est donc cette espce d'pinglage des individus sur l'appareil disciplinaire.

Elle a aussi, je crois, une autre fonction ; c'est qu'elle est le point zro, en quelque sorte, o les diffrents systmes disciplinaires vont s'accrocher les uns aux autres. Elle est l'changeur, le point de jonction qui assure le passage d'un systme disciplinaire l'autre, d'un dispositif l'autre. La meilleure preuve, c'est que, lorsqu'un individu se trouve rejet hors d'un systme disciplinaire comme anormal, o est-il renvoy? sa famille. Lorsqu'il est rejet successivement d'un certain nombre de systmes disciplinaires comme inassimilable, indisciplinable, inducable, c'est la famille qu'il est rejet; et c'est la famille qui, ce moment-l, a pour rle de le rejeter son tour comme incapable de se fixer aucun systme disciplinaire, et de l'liminer, soit sous forme du rejet dans la pathologie, soit sous forme du rejet dans la dlinquance, etc. Elle est l'lment de sensibilit qui permet de dterminer quels sont les individus qui, inassimilables tout systme de discipline, ne peuvent passer de l'un l'autre et doivent tre finalement rejets de la socit pour entrer dans de nouveaux systmes disciplinaires qui sont destins cela.

La famille a donc ce double rle d'pinglage des individus sur des systmes disciplinaires, de jonction et de circulation des individus d'un systme disciplinaire l'autre. Et, dans cette mesure, je crois qu'on peut dire que la famille, parce qu'elle est une cellule de souverainet, est indispensable au fonctionnement des systmes disciplinaires, tout comme le corps du roi, la multiplicit des corps du roi, taient ncessaires l'ajustement des souverainets htrotopiques dans le jeu des socits souverainet". Ce qu'tait le corps du roi dans les socits mcanismes de souverainet, la famille se trouve l'tre dans les socits systmes disciplinaires.

Ce qui, historiquement, correspond quoi ? Je crois qu'on peut dire ceci : dans les systmes o le pouvoir tait essentiellement du type de la souverainet, o le pouvoir s'exerait travers les dispositifs de souverainet, la famille tait l'un de ces dispositifs de souverainet ; elle tait donc trs forte. La famille mdivale, la famille du XVIIe ou du XVIIIe sicle

 

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taient en effet des familles fortes, qui devaient leur force leur homognit mme par rapport aux autres systmes de souverainet. Mais, dans la mesure o la famille tait ainsi homogne tous les autres dispositifs de souverainet, vous comprenez bien qu'elle n'avait pas de spcificit au fond; elle n'avait pas de limitation prcise. C'est pourquoi la famille s'enracinait loin, mais elle s'ensablait vite, et ses limites n'taient jamais bien dtermines. Elle venait se fondre dans toute une srie d'autres relations dont elle tait trs proche parce qu'elles taient de mme type c'taient les relations de suzerain vassal, les relations d'appartenance des corporations, etc. ; de telle sorte que la famille tait forte parce qu'elle ressemblait aux autres types de pouvoir, mais, en mme temps, elle tait imprcise, floue pour la mme raison.

Au contraire, dans une socit comme la ntre c'est--dire dans une socit o la microphysique du pouvoir est de type disciplinaire, la famille n'a pas t dissoute par la discipline; elle s'est concentre, limite, intensifie. Regardez quel a t le rle du code civil par rapport la famille. Il y a des historiens qui vous disent : le code civil a donn le maximum la famille ; d'autres disent : le code civil a rduit le pouvoir de la famille. En fait, le rle du code civil, a a t la fois de limiter la famille, mais, en la limitant, de la dlimiter, de la concentrer et de l'intensifier. Grce au code civil, la famille a conserv les schmas de souverainet : domination, appartenance, liens de suzerainet, etc., mais elle les a limits aux rapports homme-femme et aux rapports parentsenfants. Le code civil a redfini la famille autour de cette micro-cellule des poux et des parents-enfants, et leur a donn, ce moment-l, son maximum d'intensit. Il a constitu une alvole de souverainet par le jeu de laquelle les singularits individuelles sont fixes aux dispositifs disciplinaires.

Il fallait cette alvole intense, cette cellule forte, pour que les grands systmes disciplinaires qui avaient invalid, fait disparatre les systmes de souverainet, puissent jouer eux-mmes. Et ceci vous explique, je crois, deux phnomnes.

Le premier, c'est la trs forte refamilialisation laquelle on assiste au XIXe sicle, et en particulier dans toutes les classes de la socit o la famille tait en train de se dcomposer et o la discipline tait indispensable, essentiellement dans la classe ouvrire. Au moment de la formation du proltariat europen au XIXe sicle, les conditions de travail, de logement, les dplacements de main-d'oeuvre, l'utilisation du travail des enfants, tout cela rendait de plus en plus fragiles les relations de famille et invalidait la structure familiale. Et effectivement, au dbut du

 

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XIXe sicle, vous voyez des bandes entires d'enfants, de jeunes gens, d'ouvriers transhumant d'une rgion une autre, vivant dans des dortoirs, formant des communauts qui se dfaisaient aussitt. Multiplication des enfants naturels, enfants trouvs, infanticides, etc. Devant cela, qui tait la consquence immdiate de la constitution du proltariat, vous voyez, trs tt, ds les annes 1820-1825, apparatre un effort trs considrable pour reconstituer la famille ; les patrons, les philanthropes, les pouvoirs publics utilisent tous les moyens possibles pour reconstituer la famille, pour forcer les ouvriers vivre en mnage, se marier, avoir des enfants et reconnatre leurs enfants. Le patronat, d'ailleurs, fait mme des sacrifices financiers pour obtenir cette refamilialisation de la vie ouvrire. On construit Mulhouse, vers les annes 1830-1835, les premires cits ouvrires 32. On donne aux gens une maison pour qu'ils reconstituent une famille ; on organise des croisades contre les gens qui vivent matrimonialement sans tre rellement maris. Bref, vous avez toute une srie de dispositions qui sont, d'ailleurs, disciplinaires.

galement dans les ateliers, dans certaines villes, on refuse les gens qui vivent en mnage sans tre rgulirement maris. Toute une srie de dispositifs disciplinaires qui fonctionnent comme dispositifs disciplinaires l'intrieur mme de l'atelier, de l'usine, ou dans les marges en tout cas ; mais ces dispositifs disciplinaires ont pour fonction de reconstituer la cellule familiale, ou plutt de constituer une certaine cellule familiale qui obisse justement un mcanisme qui, lui, n'est pas disciplinaire, mais qui est de l'ordre de la souverainet, comme si, et c'est sans doute l la raison, les mcanismes disciplinaires ne pouvaient effectivement jouer, mordre avec le maximum d'intensit et d'efficacit que s'il y avait ct d'eux, pour fixer les individus, cette cellule de souverainet que constitue la famille. Vous avez donc, entre le panoptisme disciplinaire - qui est, je crois, dans sa forme entirement diffrent de la cellule familiale - et la souverainet familiale un jeu de renvoi permanent. La famille, cellule de souverainet, est perptuellement, au cours du XIXe sicle, dans cette entreprise de refamilialisation, scrte nouveau par le tissu disciplinaire parce qu'elle est en fait, - tout extrieure qu'elle soit au systme disciplinaire, tout htrogne qu'elle soit et parce qu'elle est htrogne au systme disciplinaire -, elle est un lment de solidit du systme disciplinaire.

Et l'autre consquence, c'est que lorsque la famille se dlabre, lorsqu'elle ne joue plus sa fonction, aussitt on met en place, et cela apparat trs clairement aussi au XIXe sicle, toute une srie de dispositifs disciplinaires qui ont pour fonction de pallier la dfaillance de la famille :

 

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apparition des maisons pour les enfants trouvs, des orphelinats, ouverture, dans les annes 1840-1845, de toute une srie de maisons pour les jeunes dlinquants, ce qu'on appellera l'enfance en danger, etc.33. Bref, tout ce qu'on peut appeler l'assistance sociale, tout ce travail social qui apparat ds le dbut du XIXe sicle 34, et qui va prendre l'importance que vous savez maintenant, a pour fonction de constituer une espce de tissu disciplinaire qui va pouvoir se substituer la famille, la fois reconstituer la famille et permettre qu'on s'en passe.

C'est ainsi, pour prendre l'exemple de Mettray, qu'on met Mettray des jeunes dlinquants qui sont pour la plupart des enfants sans famille ; on les embrigade sous un mode absolument militaire, c'est--dire disciplinaire, non familial ; et puis, en mme temps, l'intrieur de ce substitut la famille, de ce systme disciplinaire qui se prcipite l o il n'y a plus de famille, alors on fait une rfrence perptuelle la famille, puisque les surveillants, les chefs, etc., portent le nom de pre, de grand frre; les groupes d'enfants, qui sont pourtant entirement militariss, qui fonctionnent sur le mode de la dcurie, sont censs constituer une famille".

Vous avez donc l toute une [sorte]* de trame disciplinaire, qui se prcipite l o la famille est dfaillante, qui constitue, par consquent, l'avance mme d'un pouvoir tatiquement contrl, l o il n'y a plus de famille; mais cette avance des systmes disciplinaires ne se fait jamais sans rfrence la famille, sans fonctionnement quasi ou pseudofamilial. Et je pense que vous avez l un phnomne qui est trs caractristique de la fonction ncessaire de la souverainet familiale par rapport aux mcanismes disciplinaires.

Et c'est l, dans cette organisation des substituts disciplinaires la famille, avec rfrence familiale, que vous voyez apparatre ce que j'appellerai la fonction-Psy, c'est--dire la fonction psychiatrique, psychopathologique, psychosociologique, psychocriminologique, psychanalytique, etc. Et quand je dis fonction, j'entends non seulement le discours, mais l'institution, mais l'individu psychologique lui-mme. Et je crois que c'est bien cela la fonction de ces psychologues, psychothrapeutes, criminologues, psychanalystes, etc. ; qu'est-ce, sinon d'tre les agents de l'organisation d'un dispositif disciplinaire qui va se brancher, se prcipiter l o se produit une bance dans la souverainet familiale ?

Regardez ce qui s'est pass historiquement. La fonction-Psy est videmment ne du ct de la psychiatrie; c'est--dire qu'elle est ne au dbut du XIXe sicle, de l'autre ct de la famille, dans une espce de vis-

 

* (Enregistrement :) espce, une constitution

 

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-vis par rapport elle. Lorsqu'un individu chappe la souverainet de la famille, on le met l'hpital psychiatrique o il s'agit de le dresser l'apprentissage d'une discipline pure et simple, dont je vous ai donn quelques exemples dans les cours prcdents, et o, petit petit, au [long] du XIXe sicle, vous allez voir natre des rfrences familiales ; et, petit petit, la psychiatrie va se donner comme entreprise institutionnelle de discipline qui va permettre la refamilialisation de l'individu.

La fonction-Psy est donc ne de cette espce de vis--vis par rapport la famille. La famille demandait l'internement; l'individu tait plac sous discipline psychiatrique et on tait cens le refamilialiser; et puis, petit petit, la fonction-Psy s'est tendue tous les systmes disciplinaires : cole, anne, atelier, etc. C'est--dire que cette fonction-Psy a jou le rle de discipline pour tous les indisciplinables. Chaque fois qu'un individu tait incapable de suivre la discipline scolaire ou celle de l'atelier, ou celle de l'arme, la limite la discipline de la prison, alors, la fonction-Psy intervenait. Et elle intervenait en tenant un discours dans lequel elle assignait la lacune, la dfaillance de la famille, le caractre indisciplinable de l'individu. Et c'est ainsi que vous voyez apparatre, dans la seconde moiti du XIXe sicle, l'imputation la carence familiale de toutes les insuffisances disciplinaires de l'individu. Et puis, enfin, au dbut du xxe sicle, la fonction-Psy est devenue la fois le discours et le contrle de tous les systmes disciplinaires. Cette fonction-Psy a t le discours et la mise en place de tous les schmas d'individualisation, de normalisation, d'assujettissement des individus l'intrieur des systmes disciplinaires.

C'est ainsi que vous voyez apparatre la psychopdagogie l'intrieur de la discipline scolaire, la psychologie du travail l'intrieur de la discipline d'atelier, la criminologie l'intrieur de la discipline de prison, la psychopathologie l'intrieur de la discipline psychiatrique et asilaire. Elle est donc, cette fonction-Psy, l'instance de contrle de toutes les institutions et de tous les dispositifs disciplinaires, et elle tient, en mme temps, sans que cela soit contradictoire, le discours de la famille. chaque instant, comme psychopdagogie, comme psychologie du travail, comme criminologie, comme psychopathologie, etc., ce quoi elle renvoie, la vrit qu'elle constitue et qu'elle forme, et qui dessine pour elle son rfrentiel, c'est toujours la famille. Elle a pour rfrentiel constant -a famille, la souverainet familiale, et ceci dans la mesure mme o elle st l'instance thorique de tout dispositif disciplinaire.

La fonction-Psy, c'est prcisment ce qui trahit l'appartenance profonde de la souverainet familiale aux dispositifs disciplinaires. Cette espce d'htrognit qui me parat exister entre la souverainet

 

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familiale et les dispositifs disciplinaires est fonctionnelle. Et sur cette fonction se branchent le discours, l'institution et l'homme psychologique. La psychologie comme institution, comme corps de l'individu, comme discours, c'est ce qui, perptuellement, va, d'une part, contrler les dispositifs disciplinaires et renvoyer, d'autre part, la souverainet familiale comme tant l'instance de vrit partir de quoi on pourra dcrire, dfinir tous les processus, positifs ou ngatifs, qui se passent dans les dispositifs disciplinaires.

Il n'est pas tonnant que le discours de la famille, le plus discours de famille de tous les discours psychologiques, c'est--dire la psychanalyse, puisse, partir du milieu du xxe sicle, fonctionner comme tant le discours de vrit partir duquel on peut faire l'analyse de toutes les institutions disciplinaires. Et c'est pourquoi, si ce que je vous dis est vrai, vous comprenez bien que l'on ne peut pas opposer comme critique de l'institution ou de la discipline scolaire, psychiatrique, etc., une vrit qui serait forme partir du discours de la famille. Refamilialiser l'institution psychiatrique, refamilialiser l'intervention psychiatrique, critiquer la pratique, l'institution, la discipline psychiatrique, scolaire, etc., au nom d'un discours de vrit qui aurait pour rfrence la famille, ce n'est pas du tout faire la critique de la discipline, c'est, au contraire, perptuellement renvoyer la discipline.'

Ce n'est pas chapper au mcanisme de la discipline que de se rfrer la souverainet du rapport familial, c'est, au contraire, renforcer ce jeu entre souverainet familiale et fonctionnement disciplinaire qui me parat trs caractristique de la socit contemporaine et de cette apparence rsiduelle de souverainet dans la famille, qui peut tonner quand on la compare au systme disciplinaire mais qui me parat en fait fonctionner trs directement en prise avec lui.

 

*

* Le manuscrit fait rfrence aux ouvrages : [a] G. Deleuze & F. Guattari, Capitalisme et Schizophrnie, t. 1 : L'Anti-Oedipe, Paris, d. de Minuit (coll. Critique), 1972. [b] R. Castel, Le Psychanalysme, Paris, Maspero (coll. Textes l'appui), 1973.

 

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NOTES

1. Allusion aux diverses rformes qui, jugeant les communauts bndictines trop ouvertes sur la socit et leur reprochant d'avoir perdu l'esprit du monachisme pnitentiel, entendent satisfaire aux obligations de la rgle de saint Benot. Cf.: [a] U. Berlire, [Il L'Ordre monastique des origines au xu sicle, Paris Descle de Brouwer, 1921, [2] L'Ascse bndictine des origines la fin du xIie sicle, Paris, Descle de Brouwer, 1927; [3] L'tude des rformes monastiques des Xe et XIe sicles, Bulletin de la classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, Bruxelles, Acadmie royale de Belgique, t. 18, 1932. [b] E. Werner, Die Gesellschaftlichen grundlagender Klosterreform im XI. Jahrhundert, Berlin, Akademie-Verlag,

1953. [c] J. Lecler, s.j., La crise du monachisme aux XIe-XIIe sicles, in Aux sources de la spiritualit chrtienne, Paris, d. du Cerf, 1964. - Sur les ordres monastiques en gnral, cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, ou Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires [...], Paris, d. du Petit Montrouge, 1847 (1' d. 1714-1719), 4 vol. [b] P. Cousin, Prcis d'histoire monastique, Paris, Bloud et Gay, 1956. [c] D. Knowles, Les sicles monastiques, in D. Knowles & D. Obolensky, Nouvelle Histoire de l'glise, t. II : Le Moyen ge (600-1500), trad. L. Jzquel, Paris, Le Seuil, 1968, p. 223-240. [d] M. Pacaut, Les Ordres monastiques et religieux au Moyen ge, Paris, Nathan, 1970.

2. Fond en 910 dans le Mconnais, l'ordre de Cluny, vivant sous la rgle de saint Benot, se dveloppe aux XIe et XIIe sicles en symbiose avec la classe seigneuriale de laquelle sortent la plupart des abbs et des prieurs. Cf. : [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. 1, col. 1002-1036. [b] U. Berlire, L'Ordre monastique, chap. IV : Cluny et la rforme monastique, p. 168-197. [c] G. de Valous,

[1l Le Monachisme clunisien des origines au xve sicle. Vie intrieure des monastres et organisation de l'ordre, Paris ( Archives de la France monastique, t. 39-40), 2 vol. ; 2e d. rev. et aug. Paris, A. Picard, 1935, t. II : L'Ordre de Cluny, 1970; [2] art. Cluny, in Dictionnaire d'histoire et de gographie ecclsiastiques, t. 13, s. dir. Cal A. Baudrillart, Paris, Letouzey et An, 1956, col. 35-174. [d] P. Cousin, Prcis d'histoire monastique, p. 5. [e] A.H. Bredero, Cluny et Cteaux au XIIe sicle. Les origines de la controverse, Studi Medievali, 1971, p. 135-176.

3. Cteaux, fond le 21 mars 1098 par Robert de Molesmes (1028-1111), se spare de l'ordre de Cluny pour revenir l'observance stricte de la rgle de saint Benot, mettant l'accent sur la pauvret, le silence, le travail et le renoncement au monde. Cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. I, col. 920-959. [b] U. Berlire, Les origines de l'ordre de Cteaux et l'ordre bndictin au XIIe sicle, Revue d'histoire ecclsiastique, 1900, p. 448-471, et 1901, p. 253-290. [cl J. Besse, art. Cisterciens, in Dictionnaire de thologie catholique, t. II, s.dir. A. Vacant, Paris, Letouzey et An, 1905, col. 2532-2550. [dl R. Trilhe, art. Cteaux, in Dictionnaire d'archologie chrtienne et de liturgie, t. III, s. dir. F. Cabrol, Paris, Letouzey & An, 1913, col. 1779-1811. [e] U. Berlire, L'Ordre monastique, p. 168-197. [f] J.-B. Mahn, L'Ordre cistercien et son gouvernement, des origines au milieu du XIIIe sicle (1098-1265), Paris, E. de Boccard, 1945. [g] J.-M. Canivez, art. Cteaux (Ordre de), in Dictionnaire d'histoire et de gographie ecclsiastiques, t. 12, s. dir. Cal A. Baudrillart, Paris, Letouzey et An, 1953,

 

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col. 874-997. [h] L.J. Lekai, Les Moines blancs. Histoire de l'ordre cistercien, Paris, Le Seuil, 1957.

4. C'est en 1215 que s'tablit autour du chanoine castillan Dominique de Guzman une communaut de prdicateurs vangliques vivant sous la rgle de saint Augustin, qui reoit en janvier 1217 du pape Honorius III le nom de Frres Prcheurs. Cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. I, col. 86-113. [b] G.R. Galbraith, The Constitution of the Dominican Order (1216-1360), Manchester, University Press, 1925. [c] M.-H. Vicaire, [il Histoire de saint Dominique, Paris, d. du Cerf, 1957, 2 vol. ; [21 Saint Dominique et ses frres, Paris, d. du Cerf, 1967. - Voir aussi : [a) P. Mandonnet, art. Frres Prcheurs, in Dictionnaire de thologie catholique, t. VI, s. dir. A. Vacant & E. Mangenot, Paris, Letouzey et An, 1905, rd. 1910, col. 863-924. [b] R.L. (Echslin, art. Frres Prcheurs, in Dictionnaire de spiritualit asctique et mystique. Docrine et histoire, t. V, s. dir. A. Rayez, Paris, Beauchesne, 1964, col. 1422-1524. [cl A. Duval & M.-H. Vicaire, art. Frres Prcheurs (Ordre des), in Dictionnaire d'histoire et de gographie ecclsiastiques, t. 18 (cit), col. 1369-1426.

5. Ordre fond au mont Cassin, par Benot de Nursie (480-547) en 529, qui en rdige la rgle partir de 534. Cf.: [a] R.P. Helyot, art. Bndictins (Ordre des), in Dictionnaire des ordres religieux, t. I, col. 416-430. [b] C. Butler, Benedictine Monachism : Studies in Benedictine Life [...], Londres, Longmans Green & Co., 2e d. 1924 / Le Monachisme bndictin, trad. C. Grolleau, Paris, J. de Gigord, 1924. [c] Cl. Jean-Nesmy, Saint Benot et la vie monastique, Paris, Le Seuil (coll. Matres spirituels 19), 1959. [d] R. Tschudy, Les Bndictins, Paris, d. Saint-Paul, 1963.

6. Fond en 1534 par Ignace de Loyola (1491-1556) afin de lutter contre les hrsies, l'ordre des jsuites reoit du pape Paul III le nom de Compagnie de Jsus par sa bulle Regimini Militantes Ecclesiae. Cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. II, col. 628-671. [b] A. Demersay, Histoire physique, conomique et politique du Paraguay et des tablissements des jsuites, Paris, L. Hachette, 1860. [c] J. Brucker, La Compagnie de Jsus. Esquisse de son institut et de son histoire, 1521-1773, Paris, Paris, G. Beauchesne, 1919. [d] H. Becher, Die Jesuiten. Gestalt und Geschichte des Ordens, Munich, KSsel-Verlag, 1951. [e] A. Guillermou, Les Jsuites, Paris, Presses universitaires de France (coll. Que sais-je? 936), 1963.

7. Les ordres mendiants sont organiss au XIIIe sicle en vue de rgnrer la vie religieuse ; faisant profession de ne vivre que de la charit publique, et pratiquant la pauvret, ils s'adonnent l'apostolat et l'enseignement. Les quatre premiers ordres mendiants sont : (a) l'ordre des Dominicains; (b) celui des Franciscains; (c) celui des Carmes ; (d) celui des Augustins.

(a) Les dominicains, cf. supra, note 4.

(b) Constitue en 1209 par Franois d'Assise [Di Bernardone], la Fraternit des Pnitents d'Assise, voue la prdication de la pnitence, se transforme en 1210 en un ordre religieux qui adopte le nom de Frres Mineurs (minores : humbles) pour mener une vie errante et pauvre. Cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. II, col. 326-354. [b] H.C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, t. I, New York, Harper and Brothers, 1887, p. 243-304 / Histoire de l'Inquisition au Moyen ge, trad. S. Reinach, t. I, chap. vi : Les ordres mendiants, Paris, Socit nouvelle de librairie et d'dition, 1900, p. 275-346. [e] E. d'Alenon, art. Frres Mineurs, in Dictionnaire de thologie catholique, t. VI (cit), col. 809-863. [d] P. Gratien, Histoire de la fondation et de l'volution de l'ordre des Frres

 

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Mineurs au XVIIIe sicle, Gembloux, J. Duculot, 1928. [e] F. de Sessevalle, Histoire gnrale de l'ordre de Saint-Franois, Le Puy-en-Velay, d. de la Revue d'histoire franciscaine, 2 vol., 1935-1937. [f] J. Moorman, A History of the Franciscan Order from its Origins to the Year 1517, Oxford, Clarendon Press, 1968.

(c) C'est en 1247 que le pape Innocent IV fait entrer dans la famille des mendiants l'ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du mont Carmel. Sur les Carmes, ordre fond en 1185 par Berthold de Calabre, cf.: [a] R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, t. I, col. 667-705. [b] B. Zimmerman, art. Carmes (Ordre des), in Dictionnaire de thologie catholique, t. Il (cit), col. 1776-1792.

(d) C'est le pape Innocent IV qui dcide de runir en une seule communaut les ermites de Toscane dans le cadre de l'ordre des Augustins. Cf. J. Besse, art. Augustin, in Dictionnaire de thologie catholique, t. I, s. dir. A. Vacant, Paris, Letouzey et An, 1903, col. 2472-2483. Sur les ordres mendiants en gnral, cf. - outre le chapitre que leur consacre H.C.Lea, A History of the Inquisition..., p. 275-346 / Histoire de l'Inquisition..., trad. cite, t. I, p. 458-459 - : [a] F. Vemet, Les Ordres mendiants, Paris, Bloud et Gay ( Bibliothque des sciences religieuses 54), 1933. [b] J. Le Goff, Ordres mendiants et urbanisation dans la France mdivale, Annales ESC, 1970, n 5 : Histoire et Urbanisation, p. 924-965. M. Foucault revient sur les ordres mendiants au Moyen ge dans le cadre d'une analyse du cynisme ; cf. Cours (cit) de l'anne 1983-1984: Le Gouvernement de soi et des autres. Le courage de la vrit, leon du 29 fvrier 1984.

8. Cf. supra, p. 61, note 4.

9. Jan Van Ruysbroek (1294-1381) fonde en 1343 une communaut Groenendaal, prs de Bruxelles, qu'il transforme en mars 1350 en un ordre religieux vivant sous la rgle augustinienne vou lutter contre les hrsies et le relchement des maeurs de l'glise. Cf.: [a] F. Hetmans, Ruysbroek l'Admirable et son cole, Paris, Fayard, 1958. [b] J. Orcibal, Jean de la Croix et les mystiques rhno flamands, Paris, Descle de Brouwer, 1966. [c] L. Cognet, Introduction aux mystiques rhno flamands, op. cit. (supra, p. 61, note 4). [d] A. Koyr, Mystiques, spirituels, alchimistes du XVIe sicle allemand, Paris, Gallimard, 1971 (1- d. 1955).

10. Un des traits caractristiques des coles des Frres de la Vie commune est la distribution des lves en dcuries, la tte desquelles un dcurion est charg de surveiller la conduite. Cf. M.J. Gaufrs, Histoire du plan d'tudes protestant, art. cit (supra, p. 62, note 13).

11. Nulle part, l'impression d'ordre et l'accent religieux n'apparaissent mieux que dans l'emploi du temps. De grand matin, les habitants vont la messe, puis les enfants se rendent l'cole, les adultes l'atelier ou aux champs... Une fois le travail termin, commencent les exercices religieux : catchisme, rosaire, prires ; la fin de la journe est libre et laisse la promenade et aux sports. Un couvre-feu marque le dbut de la nuit... Ce rgime tient la fois de la caserne et du monastre (L. Baudin, Une thocratie socialiste : l'tat jsuite du Paraguay, Paris, M.-T. Gnin, 1962, p. 23). Cf.: [a] L.A. Muratori, Il Cristianesimo felice nelle missioni de'padri della compagnia di Gesic nel Paraguay, Venise, G. Pasquali, 1743 /Relation des missions du Paraguay, trad. P. Lambert, Paris, Bordellet, 1826, p. 156-157. [b} A. Demersay, Histoire [...1 du Paraguay et des tablissements des jsuites, op. cit. [cl J. Brucker, Le Gouvernement des jsuites au Paraguay, Paris, 1880. [d] M. Fassbinder, Der - Jesuitenstaat in Paraguay, Halle, M. Niemeyer, 1926. [e] C. Lugon, La Rpublique communiste chrtienne des Guaranis, Paris, ditions Ouvrires (coll. conomie et

 

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Humanisme), 1949. M. Foucault y fait dj rfrence le 14 mars 1967 dans sa confrence au Cercle d'tudes architecturales : Des espaces autres, DE, IV, n 360, p. 761.

12. Congrgation de prtres et de clercs fonde au XVIe sicle par Csar de Bus (1544-1607), qui s'tablit en 1593 en Avignon. S'inscrivant dans le courant d'un renouveau de l'enseignement du catchisme, elle se dveloppe aux XVIIe et XVIIIe sicles en se tournant vers l'enseignement dans les collges. Cf. R.P. Helyot et al., Dictionnaire des ordres religieux, op. cit., t. II, col. 46-74.

13. Voir Surveiller et Punir, op. cit., 111, partie, chap. i, p. 137-138, 143, 151-157.

14. partir de 1781, l'ouvrier doit tre muni d'un livret ou cahier qu'il lui faut faire viser par les autorits administratives lorsqu'il se dplace, et qu'il doit prsenter l'embauche. Rinstitu par le Consulat, le livret n'est aboli qu'en 1890. Cf.: [a] M. Sauzet, Le Livret obligatoire des ouvriers, Paris, F. Pichon, 1890. [b] G. Bourgin, Contribution l'histoire du placement et du livret en France, Revue politique et parlementaire, t. LXXI, janv.-mars 1912, p. 117-118. [cl S. Kaplan, Rflexions sur la police du monde du travail (1700-1815), Revue historique, 103, anne, n 529, janv.-mars 1979, p. 17-77. [dl E. Dolleans & G. Dehove, Histoire du travail en France. Mouvement ouvrier et lgislation sociale, Paris, Domat-Montchrestien, 2 vol., 1953-1955. Dans son Cours au Collge de France, anne 19721973: La Socit punitive, Michel Foucault prsente, le 14 mars 1973, le livret ouvrier comme un mcanisme de pnalisation de l'existence infra-judiciaire.

15. M. Foucault, Les Mots et les Choses. Une archologie des sciences humaines,

chap. v : Classer, Paris, Gallimard ( Bibliothque des sciences humaines), 1966, p. 137-176.

16. Cf. supra, p. 61-62, note 5.

17. Sur un emplacement acquis en 1795 Pentonville par Jeremy Bentham est construit de 1816 1821, par Harvey, Busby et Williams, un pnitencier d'tat selon une architecture rayonnante de six pentagones centrs sur un hexagone abritant chapelain, inspecteurs et employs. La prison est dmolie en 1903.

18. la suite d'un programme de concours pour la construction d'une prison modle, dont la disposition soit, selon les termes de la circulaire du 24 fvrier 1825, telle qu' l'aide d'un point central ou d'une galerie intrieure, la surveillance de toutes les parties de la prison puisse tre exerce par une seule personne ou par deux tout au plus (Ch. Lucas, Du systme pnitentiaire en Europe et aux tats-Unis, t. I, Paris, Bossange, 1828, p. CXIII), la Petite Roquette ou Maison centrale d'ducation correctionnelle est construite en 1827 selon un plan propos par Lebas. Ouverte en 1836, elle est affecte aux jeunes dtenus jusqu'en 1865. Cf.: [a] N. Barbaroux, J. Broussard, M. Hamoniaux, L'volution historique de la Petite Roquette, Revue Rducation, n 191, mai 1967. [b] H. Gaillac, Les Maisons de correction (18301945), Paris, d. Cujas, 1971, p. 61-66. [cl J. Gillet, Recherches sur la Petite Roquette, Paris, [s.n.], 1975.

19. J. Bentham, Le Panoptique, trad. cite, p. 166 (soulign dans le texte).

20. Il s'agit de donner l'emprise du pouvoir une force aussi herculenne et inluctable (ibid., p. 160).

21. Ibid., prface, p. 95.

22. Ibid., Lettre XXI : coles : Cette sorte de fraude que l'on appelle Westminster le copiage, vice estim jusqu'alors inhrent l'cole, ne se glissera pas ici (p. 158; soulign dans le texte).

 

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23. Ibid., Lettre XVIII :Manufactures, p. 150.

24. Ibid., Lettre VII : Maisons de sret pnitentiaires. Dtention de sret, p. 115. 25. Ibid., Lettre XIX : Maisons de fous, p. 152. 26. Ibid., prface, p. 7-8.

27. Ibid., Lettre XXI :coles, p. 164.

28. Allusion au projet condillacien de procder une dduction de l'ordre du savoir partir de la sensation, matire premire de toutes les laborations de l'esprit humain. Cf. tienne Bonnot de Condillac (1715-1780), [1l Essai sur l'origine des connaissances humaines, ouvrage o l'on rduit un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain, Paris, P. Mortier, 1746; [2] Trait des sensations, Paris, De Bure, 1754, 2 vol. (rd. Paris, Fayard, coll. Corpus des oeuvres de philosophie en langue franaise, 1984). M. Foucault y fait rfrence dans un entretien avec C. Bonnefoy en juin 1966: L'homme est-il mort? (DE, I, n 39, p. 542), et dans Les Mots et les Choses, op. cit., p. 74-77.

29. Ce propos attribu par Bentham Helvtius correspond en fait au titre d'un chapitre : L'ducation peut tout, de l'ouvrage posthume de Claude-Adrien Helvtius (1715-1771) : De l'homme, de ses facults intellectuelles et de son ducation, publi par le prince Gelitzin, t. III, Amsterdam, [s.n.], 1774, p. 153.

30. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763), La Dispute, comdie en un acte et en prose, o pour savoir qui de l'homme ou de la femme donne naissance l'inconstance, le Prince et Hermiane vont pier la rencontre de deux garons et de deux filles levs depuis leur enfance dans l'isolement d'une fort, Paris, J. Clousier, 1747.

31. Allusion l'ouvrage d'Ernst Kantorowicz, The King's Two Bodies, op. cit.

32. A. Penot, Les Cits ouvrires de Mulhouse et des dpartements du HautRhin, Mulhouse, L. Bader, 1867. M. Foucault y revient dans son entretien avec J.-P. Barou et M. Perrot : L'oeil du pouvoir, in J. Bentham, Le Panoptique, trad. cite, p. 12.

33. Cf.: [a] J.-B. Monfalcon & J.-F. Terme, Histoire des enfants trouvs, Paris. J.-B. Baillire, 1837. [b] E. Parent de Curzon, tudes sur les enfants trouvs au point de vue de la lgislation, de la morale et de l'conomie politique, Poitiers, H. Oudin, 1847. [c] H.J.B. Davenne, De l'organisation et du rgime des secours publics en France, t. I, Paris, P. Dupont, 1865. [dl L. Lallemand, Histoire des enfants abandonns et dlaisss. tudes sur la protection de l'enfance, Paris, Picard et Guillaumin, 1885. [e] J. Bouzon, Cent Ans de lutte sociale. La lgislation de l'enfance de 1789 1894, Paris, Guillaumin, 1894. [f] Cl. Rollet, Enfance abandonne : vicieux, insoumis, vagabonds. Colonies agricoles, coles de rforme et de prservation, ClermontFerrand, G. Mont-Louis, 1899. [g] H. Gaillac, Les Maisons de correction, op. cit. ; Michel Foucault s'y rfre dans Surveiller et Punir, op. cit., p. 304-305.

34. La loi du 10 janvier 1849 organise l'Assistance publique Paris sous la direction du Prfet de la Seine et du ministre de l'Intrieur. Elle institue le directeur de cette administration tuteur des enfants trouvs, abandonns et orphelins. Cf.: [a] Ad. de Watterwille, Lgislation charitable, ou Recueil des lois, arrts, dcrets qui rgissent les tablissements de bienfaisance (1790-1874), Paris, A. Hvis, 3 vol., 1863-1874. [b] C.J. Viala, Assistance de l'enfance pauvre et abandonne, Nmes, impr. de Chastanier, 1892. [c] F. Dreyfus, L'Assistance sous la Seconde Rpublique

1848-1851), Paris, E. Cornly, 1907. [d] J. Dehaussy, L'Assistance publique :'enfance. Les enfants abandonns, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1951.

 

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35. Fonde le 22 janvier 1840 par le magistrat Frdric Auguste Demetz (17961873), la colonie de Mettray, prs de Tours, est consacre aux enfants acquitts pour irresponsabilit et aux enfants retenus au titre de la correction paternelle. Cf.

[a] F.A. Demetz, Fondation d'une colonie agricole de jeunes dtenus Mettray,

Paris, Duprat, 1839. (b] A. Cochin, Notice sur Mettray, Paris, Claye et Taillefer, 1847. [c] E. Ducpetiaux, [t1 Colonies agricoles, coles rurales et coles de rforme pour les indigents, les mendiants et les vagabonds, et spcialement pour les enfants des deux sexes, en Suisse, en Allemagne, en France, en Angleterre, dans les Pays

Bas et en Belgique (Rapport adress au ministre de la Justice), Bruxelles, impr. T. Lesigne, 1851, p. 50-65; [21 La Colonie de Mettray, Batignolles, De Hennuyer, 1856; [31 Notice sur la colonie agricole de Mettray, Tours, Ladevze, 1861. [d] H. Gaillac, Les Maisons de correction, op. cit., p. 80-85, M. Foucault y revient dans Surveiller et Punir, op. cit., p. 300-303.